Note 66:[ (retour) ] Lettre du 24 novembre 1679.—Mais, à propos de Mme de Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Méré en avait été autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans l'Épître dédicatoire de ses Observations sur la Langue françoise, disait à M. de Méré: «Je vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que moi-même.» C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur de faire sa cour avec passion (style du temps). Il dit positivement ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à Mme la maréchale de Clérembaut.» (Menagiana, tome II.) Je crois tout à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la phrase précédente. Mme de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclamé sa défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour ce qui était de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le nom de Mme de Sévigné ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées. Je soumets ces observations à la critique attentive des deux excellents biographes MM. de Monmerqué et Walckenaer, qui ont dès longtemps comme la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littéraire.

Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des remarques sur la Justesse dans lesquelles Voiture est critiqué, lui avait dit:

«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame: Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste! jusqu'à dire qu'il rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce qu'on avoit dit. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse, et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les oeuvres d'Homère.»

Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente. Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage, et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui, il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société, s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.

Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.

Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du mieux et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les choses bien prises. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas, s'il avait siégé parmi ces excellents hommes. Encore aujourd'hui, s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'urbanité, par exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait: «J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot d'urbanité que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: dire des choses; faire l'esprit. Ce sont des gallicismes attiques. Madame de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, dire des choses, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:

La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.

Quant à cet autre mot: faire l'esprit, il était du maréchal de Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux qui ont l'esprit fait entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot incompatible, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme incompatible, et de ne pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu; mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec lui: est-ce à nous d'être si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.

1er janvier 1848.