Note 155:[ (retour) ] Mme de Charrière, en apprenant par les journaux que l'Académie française proposerait probablement l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Marmontel, secrétaire perpétuel de l'Académie, pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit: «Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet «de la seconde partie des Confessions. La sensation qu'elle a produite a été diverse, selon les esprits et les moeurs; mais, en général, nous sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans les intentions de l'Académie, et Rousseau est traité comme la Madeleine: Remittuntur illi peccata multa, quia dilexit multum.» Mme de Charrière concourut, en effet, pour l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau; elle n'eut pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mme de Staël d'avoir traité le même sujet; mais cette concurrence littéraire entre ces deux dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M. Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des suivantes. Je n'avertis plus.)
«Je vous écrirai de Brunswick; adieu, je vous aime bien, vous le savez.»
Mme de Charrière a lieu de croire, en effet, qu'il l'aime; si sceptique qu'elle soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui adresse l'épître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur, et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural[156], comme ils disaient; c'est une image intéressante et fidèle, et très-curieuse pour la rareté, de ce qu'était l'âme de Benjamin Constant à ses meilleurs moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse de ton bien agréable et bien légère.
Note 156:[ (retour) ] Heural, journal heure par heure.
«Brunswick, le 3 mars 1788.
«Me voici enfin à ma destination. Tout à l'heure je vous ferai part de mes impressions; mais pour l'instant je suis pressé de vous donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la Gazette de Brunswick, le premier objet qui me tombe sous la main. Est-ce une prédestination?
(Extrait de la Gazette de Brunswick)[157].
Note 157:[ (retour) ] Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la prédisposition opposante de Benjamin Constant, ses opinions libérales Préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe finale d'impiété qui caractérise en lui sa période voltairienne.
«Les États de Hollande ont cédé aux magnanimes Représentations du stathouder et accordé une amnistie générale. On n'a excepté que: 1º tous les régents, membres et administrateurs de la justice qui ont séduit par des promesses ou effrayé par des menaces; 2° ceux qui ont eu des correspondances non permises, unerlaubte; 3° ceux qui ont attiré des troupes étrangères ou abusé du nom du souverain; 4° ceux qui ont effrayé la nation par la fausse nouvelle d'une attaque de la part du roi de Prusse; 5° ceux qui ont eu part au traité de 1786; 6° ceux qui ont guidé les mécontents et eu part à l'assemblée de 1787; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont participé à l'expulsion des magistrats; 8° les chefs, commandants et secrétaires des corps francs; 9° ceux qui ont menacé indécemment les magistrats; 10° ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre du magistrat; 11º ceux qui ont résisté aux magistrats; 12°ceux qui se sont emparés des portes; 13°tous les ministres et ecclésiastiques qui ont suivi les corps francs ou participé à l'opposition des soi-disant, patriotes (pflichtvergessene Prediger); 14° les directeurs et écrivains des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; 15° tous ceux qui se sont rendus coupables de meurtres, de violences ouvertes ou d'autres excès graves.»
«J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie! Il n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] où on célèbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tué tels et tels, dit-on, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a noyé Pharaon et son armée, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a frappé d'Égypte les premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le stathouder est un peu juif.
Note 158:[ (retour) ] Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite fanfaronnade d'impiété qui commence.
«3 au soir.