Il y a précisément quinze jours, madame, qu'à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine, Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de l'affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu'elle est, donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous jouissons est autant d'arraché au sort, et on éprouve une sorte de frémissement et d'agitation physique et morale qu'il serait également faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je ne sais si je fais du galimatias; vous en jugerez, mais je crois m'entendre.
J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très-bien reçu; je croirais presque qu'ils s'ennuient.
Si l'on pouvait s'ennuyer à la cour.
«Le 4.
«J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrément et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant. J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infâmes chemins que le Ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j'espère, et il n'arrivera que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous écris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout, à la nécessité ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier, par exemple. Je ne songe qu'à m'occuper de vous, et de moi avec vous. Je crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de l'année; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi fleissig[159] qu'à, présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres: aussi j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commencée que je continue sans ordre et où je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que j'ai besoin de vous dire, tantôt une demi-phrase, tantôt une longue dissertation, n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été si heureux pendant deux courts mois, c'est assez[160].
Note 159:[ (retour) ] Assidûment, régulièrement.
Note 160:[ (retour) ] Cette longue lettre, que celui qui l'écrivait trouvait encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de post-scriptum; en voici un qui se rapporte à cet endroit: «Vous voyez par tout ceci que je rève et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C'est tout comme vous: j'aime à vous ressembler, je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites ressemblances.
«J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très-heureux; j'ai une très-jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis Pour vous j'ai soupiré, je voulus, etc., jusqu'à L'amant le plus tendre, dont j'ai parfaitement oublié l'air en me souvenant parfaitement des paroles[161].
Note 161:[ (retour) ] C'étaient des romances de Mme de Charrière.
«J'ai un bureau[162] (je suis si accoutumé aux titres que j'avais écrit baron) où j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême. Dans quelques-uns des tiroirs j'ai mis toutes les parties et introductions de mes grands et magnifiques ouvrages; dans l'un des deux autres, j'ai mis toutes vos lettres, tous vos billets et tous ceux de mon ami d'Ecosse. Il s'y est aussi fourré, et je vous en demande pardon, trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps hésité, niais enfin cédé. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai éternellement bon gré. Or, où mettre ses billets? Sûrement pas dans l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines et tout le reste de l'enragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis, puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu'il n'y avait point de purgatoire; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts d'une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s'y pavanent et s'y étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir usurpé une place en si bonne compagnie.