Note 162:[ (retour) ] Il y a en effet une rature à ce mot.
«Le 5.
Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prévu, en calculant, que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi; mais ce calcul ne m'arrangeait pas, et j'ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que je savais déjà. En revanche, j'en ai reçu une de mon pauvre père, qui est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un très-bon effet, et ma lettre a été fort bien reçue. Les affaires de mon père vont très-mal, à ce qu'il dit; il est bien sûr que, dans notre infâme et exécrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon gré!) on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes. Je n'ai jamais douté que la haine et l'acharnement de tant de puissants misérables ne finit par perdre mon père. Si jamais je rencontre l'ours May, fils de l'âne May; hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où je serai un homme et lui moins qu'un homme, je me promets bien que je le ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie[163].
Note 163:[ (retour) ] Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que son père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud, leurs sujets, les passe-droits et les vexations auxquelles ceux-ci étaient en butte, entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique.—Les May étaient des patriciens bernois: il y avait le régiment de May, dont un May de Buren était colonel, et le père de Benjamin Constant lieutenant-colonel.—L'ours, on le sait, figure dans les armes de Berne.
«Le 6.
«J'ai été hier d'office à une redoute où je me suis passablement ennuyé. Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles heures, enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu, chauffé, promené. «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?—Non, madame. —Der Herr Kammerjunker danzen nicht[164]?—Nein, Eure Excellenz.»—Votre Altesse sérénissime a beaucoup «dansé.—Votre Altesse sérénissime aime beaucoup la danse.—Votre Altesse sérénissime dansera-t-elle encore?—Votre Altesse sérénissime est infatigable.» A une heure à peu près, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne croyais; mais, en doublant peu à peu les doses, il faut espérer qu'il se fortifiera.
Note 164:[ (retour) ] «Monsieur le chambellan ne danse pas?—Non, Votre Excellence.»
«Le 6 au soir.
«Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous demande: Madame prend-elle du thé dans sa chambre? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une modulation, ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire, à écrire une de vos feuilles[165]. Vous descendez le long de votre petit escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous pensez un peu à moi. Vous entrez. Mme Cooper bien passive, et Mlle Moulât bien affectée[166], vous parlent de la princesse Auguste ou des chagrins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intérêt. Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope. M. de Charrière caressé Jaman; on lit la gazette, et Mlle Louise[167] dit: Mais! mais! Mais!—Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire. Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un volume. Heureusement que la poste part demain. J'espère aussi que demain au soir ou après-demain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour à présent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit Persée[168] doit paraître, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit Persée, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en témoignerai ma reconnaissance: j'ouvrirai avec tout le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci! Mais c'est ce qu'elle se gardera bien d'être. Mme de Charrière a des opéras, des feuilles, des Calistes à faire, et un pauvre diable, à deux cents lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. Quand elle recevra ceci, jamais elle ne pensera à m'écrire longuement. Elle attendra le jour du courrier, elle prendra une feuille, écrira trois pages, à lignes bien larges, et l'adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec bien du plaisir et de la reconnaissance.)
Note 165:[ (retour) ] Toujours les feuilles sur la révolution de Hollande.