Au sein de cette Béotie brunswickoise, comme il l'appelle, Benjamin Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami et le collaborateur de Mirabeau, «ou, pour mieux dire, le seul auteur de l'ouvrage sur la Monarchie prussienne;» Mme de Mauvillon elle-même est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe ailleurs, il se répand; il s'applique à justifier les reproches de Mme de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées tristesses, comme celle-ci: «Je me suis livré à une paresse mélancolique qui m'empêche de faire des visites, et, quand j'en fais, de parler[185]. En tout je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe pour mes menus plaisirs) très-malheureux. Mais enfin la vie se passe, et mourir après s'être amusé ou s'être ennuyé dix ou vingt ans, c'est la même chose. Il y a déjà quarante-quatre jours que je suis ici, et cinquante-sept que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura cent quatorze, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d'une année will have been crept through[186]. Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané[187]...» Il lui dit encore: «Adieu, vous que j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me rendaient la vie supportable.» Il cherche pourtant à retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre, quoi qu'il en dise. L'aveu lui en échappe à la lettre suivante qui est de sept semaines ou deux mois tout au plus après: «9 juin 1788. Vous demandez ce que j'ai produit d'effet à la cour: je m'y suis fait quatre ennemis, entre autres deux A. S. (altesses sérénissimes), par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept à huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà tout. Les circonstances ont changé mon goût: à Paris, je cherchais tous les gens d'un certain âge, parce que je les trouvais instruits et aimables; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et roides de plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, quoi qu'on die, je ne parle presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y pense, tout ceci est indigne de vous et de moi: médire un peu, bâiller beaucoup, se faire par-ci par-là des ennemis, s'attacher par-ci par-là quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurité, voir jour après jour et semaine après semaine passer, Kammerjunker[188], et quoi encore? Kammerjunker, quelle occupation! Enfin vous êtes au fait. Virginibus puerisque canto.»
Note 185:[ (retour) ] Il est très-certain que, dans cette première partie de sa vie, Benjamin Constant était volontiers taciturne: ceux qui l'avaient vu à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans l'été de 1795, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation dans le salon de Mme de Staël, tenant tête avec entrain et saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On peut dire que jusque-là l'air et le stimulant lui manquaient. «On me demandait hier pourquoi je ne parlais pas, C'est, ai-je répondu, que rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds.»
Note 186:[ (retour) ] Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter à l'anglais et quelquefois à l'allemand pour relever ses phrases rappelle ce qu'il dit dans Adolphe: «Les idiomes étrangers rajeunissent les pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées.» Il use abondamment de la recette. On sent qu'à cette période de sa vie il est entre trois langues, et comme entre trois patries; il n'a pas encore fait son choix. Cette facilité de recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu'elle vous offre un terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écueil; il en résulte que, lorsqu'on s'y abandonne, on néglige de faire rendre à une seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.
Note 187:[ (retour) ] Ces dernières paroles pourraient servir d'épigraphe à Adolphe, qui est, en effet, un livre triste et fané, d'une teinte grise. Je ne veux rien voir fleurir près de moi! le voeu a été rempli.
Note 188:[ (retour) ] Chambellan.
Qu'il lui répète, après cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut dire; c'est pour d'autres qu'il chante désormais. Les confidences qui suivent ne lui laisseraient guère d'illusion, si elle était femme à en garder[189]. Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne (Wilhelmina ou Minna) attachée à la duchesse régnante, et songe sérieusement à l'épouser; il mêle d'une façon étrange ces espérances nouvelles aux souvenirs de fidélité qu'il prétend garder, et il fait du tout un hommage très-bigarré à Mme de Charrière. Ainsi, après de longs détails sur sa santé, de plus en plus chétive et nerveuse: «Mon humeur, écrit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces variations. Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une demi-heure. Si vous voyiez comme Minna me console, me supporte, me plaint, me calme, vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce pas? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans que je le susse...» On se demande si c'est sans ironie qu'il poursuit de la sorte, si un nuage de germanisme, comme il arrive trop souvent en ces liaisons mixtes d'au delà du Rhin, lui dérobe à lui-même l'indélicatesse de l'accommodement, ou s'il n'y a pas dans son fait une pointe de cruauté très-française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.
Note 189:[ (retour) ] Elle en gardait très-peu, il est le premier à l'attester: «Je veux faire rougir une personne que j'aime de sa disposition à prendre ma plus simple, ma plus naïve pensée pour un mensonge prémédité...» Une pensée naïve! elle ne pouvait admettre en lui cela.
On n'a pas les réponses de Mme de Charrière, ou du moins nous n'en avons sous les yeux que quelques-unes; ces réponses existent pourtant, elles sont en d'autres mains. Qu'y verrait-on? Nous ne croyons pas nous tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds d'indulgence et sous un air d'enjouement, des accents douloureux en sortiraient. Ces lettres, d'un ton parfaitement vrai, d'une impression profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d'une femme qui parle avec un coeur généreux et froissé, d'une pauvre personne supérieure à qui l'esprit, la distinction, la sensibilité, n'ont été qu'un tourment de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu'elle souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivoques épanchements, il lui échappe de dire à propos des égards qui sont une triste manière de réparer: «Une cruelle expérience dont je suis bien fâché que vous soyez la victime m'a trop prouvé que des égards ne suffisent pas.» Elle souffrait de bien des manières, elle manquait de secours et d'appui dans ses alentours, elle en venait à douter tout à fait d'elle-même: «Vous n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais plus seulement si j'ai le sens commun, mais encore faudrait-il être connue et entendue!» Et faisant allusion à ce qu'elle avait pu espérer d'être un moment pour lui, elle disait encore: «On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire.»
Certes, Mme de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une Ellénore; elle n'en eut jamais la prétention, je crois; son âge était trop disproportionné. Elle eut toujours assez de raison pour se dire, sans avoir besoin que d'autres le lui rappelassent, que si elle avait su garder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de Constant, c'est qu'il était malade, qu'il ne pouvait se distraire ailleurs, qu'autrement il se serait vite ennuyé. Pourtant le coeur a des contradictions tellement inexplicables, qu'elle put amèrement souffrir de voir s'échapper sans retour ce qu'elle n'avait jamais ni espéré ni réclamé de lui. On peut dire de l'Ellénore de Benjamin Constant comme de cette Vénus de l'antiquité, qu'elle est encore moins un portrait particulier qu'un composé de bien des traits, un abrégé de bien des portraits dont chacun a contribué pour sa part. Mme de Charrière fut peut-être la première à lui faire entendre, même en l'étouffant, ce genre de reproche et de plainte, à lui faire comprendre cette souffrance qui tient à l'inégalité d'un noeud.
C'est à ce moment qu'un grave incident survint dans l'existence de Benjamin Constant. L'affaire de son père éclata en Hollande; nous avons déjà indiqué que M. de Constant père, accusé par des officiers de son régiment, crut devoir, dans le premier instant, se dérober par la fuite à l'animadversion et aux manoeuvres de ses ennemis. Cette catastrophe soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fils dévoué et ne songea plus qu'à défendre l'honneur de son nom, vint troubler et empoisonner les préliminaires et les premiers mois de son mariage, qui eut lieu au commencement de 1789. Il fit le voyage de La Haye; il s'y retrouvait en présence de la famille de Mme de Charrière. Celle-ci lui donna apparemment quelque conseil trop particulier, elle crut pouvoir toucher, en amie confiante et sûre, le point douloureux; au lieu de modérer, elle irrita. Elle reçut de La Haye la lettre la plus étrange, la plus dure, la plus offensante: «Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me fatigue; je n'aime pas les sibylles. Il faut parler clair ou se taire; d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre et encore moins celui de vous deviner. Je n'ai rien à atténuer... La conduite de mon père, dans toutes ses parties, a été légale, excepté lorsque la force ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs points, elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a raconté, je pourrais vous éclairer; mais, avec votre affectation de brièveté que vous croyez si majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789.» La réponse ou le projet de réponse qu'elle lui adressait est sous nos yeux, sur le papier même et au revers de la lettre d'injure: «Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n'êtes qu'un peu fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce cas-là je la compterais pour peu de chose...» Suivent plus de détails qu'on n'en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l'envoya pas. Au jour de l'an 1790, Benjamin Constant lui récrivit, elle fut transportée de plaisir; la correspondance se rengagea dans les mois suivants[190]; il était marié, il était occupé à suivre ce procès pour son père, ses affaires se dérangeaient; il répondait, après avoir reçu d'elle quelque lettre de clémence et de tristesse: «Votre dernière lettre m'a fait grand plaisir, un plaisir mêlé d'amertume comme de raison, un plaisir qui fait dire à chaque mot: C'est bien dommage! Effectivement c'est bien dommage que le sort nous ait si entièrement, et pour jamais séparés. Il y a entre nous un point de rapprochement qui aurait surmonté toutes les différences de goûts, de caprices, d'engouements qui auraient pu s'opposer à notre bonne intelligence; nous nous serions souvent séparés avec humeur, mais nous nous serions toujours réunis. C'est bien dommage que vous soyez malheureuse à Colombier, moi ici; vous malade, moi ruiné; vous mécontente de l'indifférence, moi indigné contre la faiblesse, et si éloignés l'un de l'autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos mécontentements, ni nos dédommagements ensemble. Enfin vous serez toujours le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs. Je suis heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous en m'éloignant d'elle, mais je ne cesserai jamais de dire: C'est bien dommage! Votre idée me rend toujours une partie de la vivacité que m'ont ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par désoeuvrement ou faute de savoir que me dire. À des soupers où je ne dis pas un mot, si quelqu'un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit que le Prétendant, abruti par le malheur et le vin, ne se réveillait de sa léthargie que pour parler des infortunes de sa famille... (11 mai 1790).»