Note 190:[ (retour) ] Nous avons donné, à la suite de Caliste (édition de 1847), quelques lettres de Mme de Charrière à Benjamin Constant, dont la première se rapporte à ce moment de reprise.
Quoi qu'il en soit de cette reprise, qui dure sans interruption pendant les trois années suivantes, il y a eu, depuis la lettre de La Haye, un déchirement, un accroc notable dans leur liaison. Si peu idéale, si peu riche d'illusion qu'on la fasse à aucun moment, elle achève dès lors de perdre sa lueur, elle se décolore de plus en plus; entre eux, à partir de ce jour (septembre 1789), comme entre Adolphe et Ellénore, des mots irréparables avaient été prononcés. Pour l'observateur, pour le moraliste qui étudie curieusement le fond des caractères, celui de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux; ce mélange d'égoïsme et de sensibilité, qui se combine dans la nature d'Adolphe pour son malheur et celui des autres, n'est plus désormais masqué par rien; il se remet à écrire à Mme de Charrière comme à l'esprit le plus supérieur qu'il connaisse; il lui dit tout et plus que tout, il s'analyse et se dénonce impitoyablement lui-même, il ne craint plus d'offenser en elle cette première délicatesse ni même cette pudeur de l'amitié qu'il a violée une fois; les confidences les plus étranges, les plus particulières, se multiplient et s'entre-croisent; il sait être encore aimable, encore touchant par accès, spirituel toujours[191], mais aussi il ose avoir toute sa sécheresse, tout son ennui désolant; il y a du cynisme parfois. Et ici ce n'est pas à lui que nous en ferons le reproche, c'est à elle pour l'avoir permis, pour avoir été philosophe et de son siècle au point d'oublier combien elle favorisait l'aridité de ce jeune coeur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit.
Note 191:[ (retour) ] La jolie lettre que nous avons donnée précédemment, à l'appui de ses opinions anti-religieuses d'alors, et où il parle d'un chevalier de Revel qu'il a vu à La Haye, se rapporte aux premiers temps de cette reprise (4 juin 1790).
On n'attend pas des preuves, on a déjà des échantillons. Nous avons hâte d'arriver à la politique, qui va devenir sa distraction, son recours, et à laquelle il essaiera de se prendre pour s'étourdir. Comme explication nécessaire toutefois, comme image complète de sa situation malheureuse en ces années de Brunswick, il faut savoir que ce premier mariage qu'il venait de contracter si à la légère tourna le plus fâcheusement du monde; que, dès juillet 1791, il en était à reconnaître son erreur; qu'il résumait son sort en deux mots: l'indifférence, fille du mariage, la dépendance, fille de la pauvreté; que l'indifférence bientôt fit place à la haine; qu'après une année de supplice, il prit le parti de tout secouer: «On se fait un mérite de soutenir une situation qui ne convient pas; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde.» Le divorce était dans les lois, il y recourut; ce n'avait été qu'à la dernière extrémité: «Si elle eût daigné alléger le joug, écrivait-il, je l'aurais traîné encore; mais jamais que du mépris!... Ah! ce n'est pas l'esprit qui est une arme, c'est le caractère. J'avais bien plus d'esprit qu'elle, et elle me foulait aux pieds.» Le procès qui devait amener le divorce traîna en longueur. Le 25 mars 1793, dans son impatience d'en finir, il s'écriait: «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» Le 31 mars, six jours après, en apprenant la décision, il écrivait: «Ils sont rompus, tous mes liens, ceux qui faisaient mon malheur comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous! Quelle étrange faiblesse! Depuis plus d'un an je désirais ce moment, je soupirais après l'indépendance complète; elle est venue et je frissonne! je suis comme atterré de la solitude qui m'entoure; je suis effrayé de ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose...» Ainsi allait ce triste coeur mobile, ainsi va le pauvre coeur humain.
Il était temps, on le voit, que la politique vînt jeter quelque variété et quelque ressource, susciter un but, même factice, à travers ces misères obscures où il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec inconséquence; même avant 89, il est démocrate, il rêve à dix-neuf ans la république américaine et je ne sais quel âge d'or de pureté et d'égalité au delà des mers, tandis qu'en attendant il se ruine de toute façon à Paris, qu'il pratique de son mieux le vers de Voltaire:
Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens,
et mène la vie d'un jeune patricien assez dissolu. Ces inconséquences sont ordinaires de tout temps; elles l'étaient surtout à la veille de 89. Sa condition à Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans le mépris des grands et des cours, mais elle n'est guère propre à lui rendre cette estime sérieuse et ce respect de l'humanité qui est pourtant le fond de toute politique généreuse et libérale. Son esprit nous étale tour à tour sur ce point toutes ses vicissitudes: «Je crois que je me livrerai à la botanique, écrit-il le 17 septembre 1790, ou à quelque science de faits. La morale et la politique sont trop vagues, et les hommes trop plats et inconséquents. Tout en prenant cette résolution, je suis à faire un ouvrage politique qui doit être achevé en un mois pour de l'argent. Je me suis mis en tête qu'avec les restes de mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j'ai fait avec un libraire l'accord de lui faire un petit ouvrage d'environ cent pages (anonyme, comme vous le sentez bien) sur la révolution du Brabant...» Ces projets, ces ébauches d'ouvrages démocratiques se succèdent rapidement sous sa plume et occupent ses loisirs de chambellan. Nous le retrouvons occupé plus sincèrement à réfuter Burke dans la lettre suivante, qui est bien assez jolie pour être citée en entier; elle est de sa meilleure et de sa plus voltairienne manière. Il a repris, en l'écrivant, ses high spirits, comme il dit.
«Ce 10 décembre 1790.
«Je relis actuellement les lettres de Voltaire. Savez-vous que ce Voltaire que vous haïssez était un bon homme au fond, prêtant, donnant, obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez tant? Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il s'agit qu'en relisant sa correspondance, j'ai pensé que j'étais une grande bête et une très-grande bête de me priver d'un grand plaisir parce que j'ai de grands chagrins, et de ne plus vous écrire parce que des coquins me tourmentent. C'est-à-dire que, parce qu'on me fait beaucoup de mal, je veux m'en faire encore plus, et que parce que j'ai beaucoup d'afflictions, je veux renoncer à ce qui m'en consolerait. C'est être trop dupe. Je mène ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat, je suis toujours un pied en l'air, ne sachant s'il ne me faudra pas retourner à La Haye, pour y répéter à des gens qui ne s'en soucient guère qu'ils sont des faussaires et des scélérats. Cette perspective m'empêche de jouir de ma solitude et de mon repos, les deux seuls biens qui me restent. Elle m'a aussi souvent empêché d'achever des lettres que j'avais commencées pour vous. Ma table est couverte de ces fragments qui ont toujours la longueur d'une page, parce qu'alors je suis obligé de m'arrêter, et quelque chienne d'idée vient à la traverse; je jette ma lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus heureuse. Je le désire de tout mon coeur. Je m'occupe à présent à lire et à réfuter le livre de Burke contre les levellers français. Il y a autant d'absurdités que de lignes dans ce fameux livre; aussi a-t-il un plein succès dans toutes les sociétés anglaises et allemandes. Il défend la noblesse, et l'exclusion des sectaires, et l'établissement d'une religion dominante, et autres choses de cette nature. J'ai déjà beaucoup écrit sur cette apologie des abus, et si le maudit procès de mon père ne vient pas m'arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes Brabançons[192] se sont en allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment de l'intérêt et de la curiosité a passé trop vite. Vous ne me paraissez pas démocrate. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur; mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette espèce, mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales. Le genre humain est né sot et mené par des fripons, c'est la règle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Je serais bien aise de revoir Paris, et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait un si sot usage, quand j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. J'étais, n'en déplaise à vos bontés, un sot personnage alors avec mes... et mes... etc., etc. (Il indique deux ou trois noms de femmes.) Je suis peut-être aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à l'hôtel de la Chine, dût Schabaham[193], qui est au fond une bonne femme, et Mme Suard, qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous ennuyer quelquefois!... Ma lettre est une assez plate et décousue lettre, mais mon esprit n'est pas moins plat ni moins décousu. La vie que je mène m'abrutit. Je deviens d'une paresse inconcevable, et c'est à force de paresse que je passe d'une idée à l'autre. Je voudrais pouvoir me donner l'activité de Voltaire. Si j'avais à choisir entre elle et son génie, je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je n'aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste, je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là.»
Note 192:[ (retour) ] Il s'agit de ce petit ouvrage sur la révolution du Brabant dont il parlait tout à l'heure.