Note 193:[ (retour) ] Mme Saurin, à laquelle ils avaient donné ce sobriquet.
Il revient à tout moment sur cette idée du néant des efforts et de la volonté; il répète de cent façons qu'il n'existe plus. Il y a des jours (comme dans la lettre précédente) où il le dit avec tant d'esprit et d'antithèses, que Mme de Charrière a raison de lui répondre qu'elle n'en croit rien. Il le dit d'autres fois d'un ton de langueur si expressif et si abandonné[194], avec une obstination d'analyse si désespérante[195], qu'elle s'effraie pour lui et lui prodigue d'affectueux, de salutaires conseils: «N'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l'histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun système; ne vous alambiquez l'esprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.»
Note 194:[ (retour) ] «... Si je pouvais m'astreindre à suivre un régime, ma santé se remettrait, mais l'impossibilité de m'y astreindre fait partie de ma mauvaise santé; de même que si je pouvais m'occuper de suite à un ouvrage intéressant, mon esprit reprendrait sa force; mais cette impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la langueur de mon esprit. J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht (un ami): Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui! (17 septembre 1790.)»
Note 195:[ (retour) ] «(2 juin 1791.)... Ce n'est pas comme me trouvant dans des circonstances affligeantes que je me plains de la vie: je suis parvenu à ce point de désabusement, que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de whist...»
Certes, il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d'une manière un peu suivie à la politique, à l'histoire, et à réfuter Burke sans faiblir, celui qui écrivait dans le même moment:
«Brunswick, ce 24 décembre 1790.
«... Plus on y pense, et plus on est at a loss de chercher le cui bono de cette sottise qu'on appelle le monde. Je ne comprends ni le but, ni l'architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne magique dont j'ai l'honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux quand j'aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans laquelle il plaît à je ne sais quel invisible pouvoir de me faire danser, bon gré, mal gré? C'est ce que j'ignore; mais j'ai peur qu'il n'en soit de ce secret comme de celui des francs-maçons, qui n'a de mérite qu'aux yeux des profanes. Je viens de lire les Mémoires de Noailles, par Millot, ouvrage écrit sagement, un peu longuement, mais pourtant d'une manière intéressante et philosophique. J'y ai vu que vingt-quatre millions d'êtres ont beaucoup travaillé pour mettre à la tête de je ne sais combien de millions de leurs semblables un être comme eux. J'ai vu qu'aucun de ces vingt-quatre millions d'êtres, ni l'être qui a été placé à la tête des autres millions, ni ces autres millions non plus, ne se sont trouvés plus heureux pour avoir réussi dans ce dessein. Louis XIV est mort détesté, humilié, ruiné; Philippe V, mélancolique et à peu près fou; les subalternes n'ont pas mieux fini; et puis voilà à quoi aboutit une suite d'efforts, du sang répandu, des batailles sans nombre, des travaux de tout genre; et l'homme ne se met pas une fois pourtant en tête qu'il ne vaut pas la peine de se tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thompson, l'auteur des Saisons, passait souvent des jours entiers dans son lit, et quand on lui demandait pourquoi il ne se levait pas: I see no motive to rise, man, répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motifs pour rien dans ce monde, et je n'ai de goût pour rien.»
Ce qui fait que Benjamin Constant est bien véritablement ce que j'ai appelé un girondin de nature, un inconséquent qui obéit non pas à des principes, mais à des instincts, et qui ne cherchera guère jamais dans les luttes publiques que de plus nobles émotions, c'est qu'il persiste, au milieu de ces dégoûts et de ces anéantissements, à être libéral et démocrate quand il est quelque chose. «Que la morale soit vague, que l'homme soit méchant, faible, sot et vil, et de plus destiné à n'être que tel,» il le croit très-habituellement, il ose l'écrire, et pourtant... Voici des pages beaucoup trop démonstratives de ce que nous avançons:
«Vendredi, ce 6 juillet 1791.
«... La politique, qui est la seule chose qui pique encore un peu ma faible curiosité, me persuade plus tous les jours ces vérités affligeantes. Croiriez-vous que les gens les plus violents dans l'Assemblée nationale, ceux qui affichent le républicanisme le plus outré, sont de fait vendus à l'Autriche? Merlin, Bazire, Guadet, Chabot, Vergniaud, le philosophe Condorcet[196], sont soudoyés pour avilir l'Assemblée, et les démarches incroyables dans lesquelles ils l'entraînent sont autant de pièges qu'ils lui tendent; ils se déshonorent pour la déshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fol, mais de bonne foi, est du parti des émigrés. C'est pour quelque argent qu'il a fait déclarer la guerre, qu'il sacrifie des millions d'hommes. Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition, ou des enthousiastes de liberté: ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet excès d'infamie, dont j'ai vu les preuves, m'a inspiré un tel dégoût, que je n'entends plus les mots d'humanité, de liberté, de patrie, sans avoir envie de vomir...»