Ceux qui se laissent éblouir par ces grands rôles sonores et ces représentations publiques des Gracchus et des tribuns de tous les bords et de tous les temps ne sauraient trop méditer ces tristes aveux d'un homme qui, lui aussi, a été une idole et un drapeau. Je ne veux certes pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires soient tels, mais beaucoup le sont, et il y a une grande part de ce calcul, de cette fiction dans chacun, même dans les meilleurs [199].

Note 199:[ (retour) ] Dans cette même lettre, si pleine d'aveux, Benjamin Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer d'enregistrer au passage, bien qu'il n'ait pas trait à la politique. Souvent il s'était moqué avec Mme de Charrière de la littérature allemande; Mme de Charrière, dans sa hardiesse d'idées, avait plutôt l'esprit français, le tour du XVIIIème siècle; Benjamin Constant visait déjà au XIXème, et il avait des instincts plus larges, plus flottants, plus aisément excités à toute nouveauté. «Un sujet de plaisanterie que nous aurons perdu, c'est la littérature allemande. Je l'ai beaucoup parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poëtes tragiques, comiques, lyriques, parce que je n'aime la poésie dans aucune langue; mais, pour la philosophie et l'histoire, je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours justes, vrais, courageux et modérés. Vous sentez que je ne parle que des écrivains de la première classe.» Mais ce qui est plus vrai que tout, c'est qu'il n'aime la poésie en aucune langue.

À de certains moments, lui-même il se relève le mieux qu'il peut, il est tenté de s'améliorer, de croire à l'inspiration morale; il s'écrie (17 mai 1792): «... Une longue et triste expérience m'a convaincu que le bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient que du mal, et je combats de toutes mes forces cette indifférence pour le vice et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma plus étrange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est opposée à mon caractère, je la vaincrai facilement. Je suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien ni la haine du mal. Puisque avec toute cette affectation d'expérience, de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je n'en suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les impressions, je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur.»

Ces reprises heureuses, ces secousses de printemps passent vite; ils retombent, et la fin de cette année 1792 ne nous le livre pas dans une disposition plus vivante, plus ranimée: il continue de s'analyser en tous sens et de se dénoncer lui-même. Il se voit à la veille de l'arrêt de divorce, il est résolu à quitter Brunswick, il flotte entre vingt projets:

«Brunswick, ce 17 décembre 1792.

«... Je l'ai senti à dix-huit ans, à vingt, à vingt-deux, à vingt-quatre ans, je le sens à près de vingt-six; je dois, pour le bonheur des autres et pour le mien, vivre seul; je puis faire de bonnes et fortes actions, je ne puis pas avoir de bons petits procédés. Les lettres et la solitude, voilà mon élément. Reste à savoir si j'irai chercher ces biens dans la tourmente française ou dans quelque retraite bien ignorée. Mes arrangements pécuniaires seront bientôt faits... Quant à ma vie ici, elle est insupportable et le devient tous les jours plus. Je perds dix heures de la journée à la cour, où l'on me déteste, tant parce qu'on me sait démocrate que parce que j'ai relevé les ridicules de tout le monde, ce qui les a convaincus que j'étais un homme sans principes[200]. Sans doute tout cela est ma faute. Blasé sur tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à me tourmenter, mobile au point d'en passer pour fol, sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu'ils durent, comme si j'avais renoncé à tout; persécuté en outre par les circonstances extérieures, par mon père à la fois tendre et inquiet,... par une femme amoureuse d'un jeune étourdi, platoniquement, dit-elle, et prétendant avoir de l'amitié pour moi; persécuté par toutes les entraves que les malheurs et les arrangements de mon père ont mises dans mes affaires, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise, que je vive?...»

Note 200:[ (retour) ] Ce sont exactement les mêmes expressions qu'au début d'Adolphe: «... Je me donnai bientôt par cette conduite une grande réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté... On disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.»

Il deviendrait fastidieux d'assister plus longuement à ces vicissitudes sans terme, mais on n'aurait pas sondé tout l'homme si nous en avions moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste à parcourir, bien que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en avançant et qu'elles renaissent volontiers à chaque page. Nous trouvons Benjamin Constant à Lausanne, en juin 93; il y revint avec une véritable joie; il s'étonnait de se sentir attiré vers ce beau lac et vers ces montagnes. «Il serait singulier, disait-il, et pourtant je le crois presque, que moi qui ai toujours mis une sorte de vanité à détester mon pays, je fusse atteint du heimweh[201].» Il revoit tout d'abord Mme de Charrière; mais l'idéal des jours anciens ne se recommence jamais; ce rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des explications, des refroidissements à perte de vue; on assiste aux derniers sanglots d'une amitié vive qui s'éteint, ou, pour parler plus poliment, qui s'apaise pour se régler finalement dans une affectueuse indifférence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines, qui le traitent comme un très-jeune homme sans conséquence; il les laisse dire et les raille; il raille les Lausannois comme il a fait les Brunswickois; il ne ménage pas à la rencontre les émigrés français qu'il trouve installés partout comme chez eux: aucun de leurs ridicules ne lui échappe, et il n'a pas de peine à se garantir de leurs opinions. Sa ligne girondine s'établit et se dessine de plus en plus: il s'obstine à croire une république possible sans la Terreur, et il ne veut des recettes de restauration à aucun prix. Les Mallet du Pan, les Ferrand, ne sont en rien ses hommes, et plus d'une de ses lettres s'exprime sur leur compte assez plaisamment[202]. Pressé pourtant, persécuté de nouveau par sa famille, il repart en novembre pour cet éternel Brunswick. Arrêté à la frontière allemande par les opérations militaires, il est heureux d'un prétexte et s'en revient. Il ne se remet en route pour l'Allemagne qu'en avril 1794, et arrive encore une fois à sa destination; mais cette condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable, il jette sa clef de chambellan, et le voilà décidément libre et de retour à Lausanne dans l'été de cette même année. C'est durant ce dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la première fois Mme de Staël, ou du moins qu'il fait connaissance avec elle. Il avait conçu quelques préventions contre sa personne, contre son genre d'esprit, et obéissait en cela aux suggestions de Mme de Charrière, qui était alors en froid avec l'ambassadrice, comme elle l'appelait[203]. Une lettre de Benjamin Constant à Mme de Charrière, publiée par la Revue Suisse[204], a donné le récit de cette première rencontre, de ces premiers entretiens; il ne s'y montre pas encore revenu de ses impressions antérieures: «30 septembre 1794... Mon voyage de Coppet a assez bien réussi. Je n'y ai pas trouvé Mme de Staël, mais l'ai rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le chemin de Nyon ici (à Lausanne) avec elle, ai soupé, déjeuné, dîné, soupé, puis encore déjeuné avec elle, de sorte que je l'ai bien vue et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu sévèrement. Je la crois très-active, très-imprudente, très-parlante, mais bonne, confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas uniquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent, Elle vient de réussir, après trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son ennemie, pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C'est là plus que du partage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu'un mérite; mais elle l'emploie à faire du bien...» Ce qu'il y a d'injuste, de restrictif dans ce premier récit se corrige généreusement, trois semaines après, dans la lettre suivante, qui nous rend son impression tout entière, et qui mérite d'être connue, parce qu'elle a en elle un accent d'élévation et de franchise auquel tout ce qui précède nous a peu accoutumés, parce qu'aussi elle représente avec magnificence et précision, en face d'une personne incrédule, ce que presque tous ceux qui ont approché Mme de Staël ont éprouvé. Qu'on ne demande pas au témoin qui parle d'elle d'être tout à fait impartial, car on n'était plus impartial dès qu'on l'avait beaucoup vue et entendue.

Note 201:[ (retour) ] Le mal du pays.

Note 202:[ (retour) ] «Je ne comprends pas bien, écrit-il, ce que vous voulez dire par votre incertitude entre Ferrand et Mallet. Je suis très-décidé, moi, et le choix ne m'embarrasse pas, car je ne veux ni de l'un ni de l'autre. Grâce au ciel, le plan de Ferrand est inexécutable. Si par le malade vous entendez la royauté, le clergé, la noblesse, les riches, je crois bien que l'émétique de Ferrand peut seul les tirer d'affaire; mais je ne suis pas fâché qu'il n'y ait pas d'émétique à avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-être est-ce ma faute. Je sais qu'en détail il conseille une annonce de modération, fût-ce, dit-il, par prudence! mots qui ont un grand sens, mais qui certes ne sont pas prudents. Enfin je désire que Mallet et Ferrand, Ferrand et Mallet, soient oubliés, la Convention bientôt détruite, et la république paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, etc., etc., viennent la troubler et qu'ils ne soient pas aussitôt écrasés qu'aperçus, j'abandonne l'humanité et j'abjure le nom d'homme.»