Note 203:[ (retour) ] On trouve dans l'édition de Caliste (Paris, 1845), à la fin du volume, quelques lettres tout aimables de Mme de Staël à Mme de Charrière, qui prouvent bien que la froideur entre elles deux vint d'un seul côté.
Note 204:[ (retour) ] N° du 15 mars 1844.
«Lausanne, ce 21 octobre 1794.
«... Il m'est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de Mme de Staël que sur celui de M. Delaroche. Je ne puis trouver malaisé de lui jeter, comme vous dites, quelques éloges. Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première. Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»
Ce qui frappe d'abord ici, c'est combien le ton diffère de celui de tant de pages précédentes: on entre dans une sphère nouvelle; il y a dignité, élévation. Le dirai-je? ces qualités sont précisément ce qui manquait à la relation de Benjamin Constant et de Mme de Charrière. L'excès d'analyse, la facilité de médisance et d'ironie, une habitude d'incrédulité et d'épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon; Mme de Charrière était le XVIIIème siècle en personne pour Benjamin Constant; il rompit à un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi distingué que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote longtemps sans patrie, initiateur et novateur jeté entre deux siècles, tenant à l'un, à l'ancien, par les racines, hélas! et par les moeurs, visant au nouveau par la tête et par les tentatives, il fut heureux qu'à une heure décisive, un génie cordial et puissant, le génie de l'avenir en quelque sorte, lui apparût, lui apprît le sentiment, si absent jusqu'alors, de l'admiration, et le tirât des lentes et misérables agonies où il se traînait. Il eût été guéri à coup sûr par ce bienfaisant génie, s'il eût pu l'être; il fut convié du moins et associé aux nobles efforts; il put se créer et poursuivre le fantôme, parfois attachant, d'une haute et publique destinée.
Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d'année 1794 se poussent, s'acheminent de plus en plus dans le sens indiqué, et concordent parfaitement avec celles qu'il produira deux ans plus tard, en 96, dans ses premières brochures:
«La politique française, écrit-il agréablement à Mme de Charrière (14 octobre 1794), s'adoucit d'une manière étonnante. Je suis devenu tout à fait talliéniste, et c'est avec plaisir que je vois le parti modéré prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé, en promettant la paix dans un mois, si l'unanimité pouvait se rétablir dans l'assemblée, et Bourdon de l'Oise, en appelant la noblesse une classe malheureuse et opprimée qui a eu des torts, mais qui doit s'attacher à la république, oublier ses ressentiments, reprendre de l'énergie, m'ont fait une impression beaucoup plus douce que je ne l'aurais attendu d'un démocrate défiant et féroce tel que je me piquais de l'être. Je sens que je me modérantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une petite contre-révolution pour me remettre à la hauteur des principes... Si la paix se fait, comme je le parie, et que la république tienne, comme je le désire, je ne sais si mon voyage en Allemagne ne sera pas dérangé de cette affaire-là, et si je n'irai pas voir, au lieu des stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux républicains;
Ce peuple de héros et ce sénat de sages!»
Il fit en effet le voyage de Paris dans le courant de 1795; il y revint et s'y établit en 1796. Nous rejoignons ici le début du piquant article de M. Loève-Veimars. Benjamin Constant n'a pas vingt-neuf ans; il passe au premier abord pour un jeune Suisse républicain et très-candide, il vient de perdre à peine son air enfantin. Quelques lettres d'un émigré rentré et ami de Mme de Charrière nous le peignent alors sous son vrai jour extérieur; nous savons mieux que personne le dedans:
«Paris, 11 messidor (30 juin 1795.)