Quelles sont les influences qui compromettent d'une façon spéciale le vieillard vivotant?

Les influences psychiques sont beaucoup moins importantes que dans l'âge adulte. Quelques vieillards, il est vrai, gardent leur sensibilité et leur jeunesse de sentiments. L'expérience de la vie ayant tempéré la fougue de leurs jeunes années, leur ayant appris l'indulgence et la miséricorde, ils deviennent des êtres exquis, d'un commerce aussi agréable que profitable. Mais, le plus souvent, la sensibilité s'émousse, et un égoïsme tranquille préserve le vieillard de toute émotion nuisible. Apprend-il la mort d'un de ses contemporains, fût-ce de son meilleur ami? Il en est bien un peu chagriné, mais l'émotion qu'il éprouve est surtout égoïste, à cause de la crainte qu'elle lui donne de voir son tour arriver; en somme, elle est peu profonde, et n'est pas comparable au chagrin poignant de l'homme adulte perdant un être aimé. Donc, de ce côté, peu de fuites nerveuses. Du côté du système musculaire, il n'y en a pas non plus. Le simple bon sens fait que le vieillard n'abuse pas, en général, de son restant de forces musculaires: exception faite cependant pour les cas où des parents ou des amis mal avisés, croyant bien faire, forcent le vieillard à se déplacer sans relâche, pour passer l'hiver dans le Midi, l'été en Suisse, le printemps ailleurs. Combien ne serait-il pas plus sage, en général, de le laisser tranquillement chez lui, dût-il ne pas quitter sa chambre? J'ai longtemps donné des soins à une vieille dame que ses enfants emmenaient en villégiature, toujours malgré elle, dans le centre de la France, et ramenaient à Paris en octobre. Or, après chaque voyage, il fallait un mois de soins assidus et de précautions pour effacer les traces de fatigue occasionnée par le déplacement.

La vérité est que, dans les cas exceptionnels, le séjour hivernal dans le Midi peut être recommandable, mais que, d'une façon générale, il faudrait se rappeler un peu plus le dicton populaire affirmant «qu'on ne doit pas transplanter un vieux chêne», et qu'on devrait regarder à deux fois avant de proposer, et surtout d'imposer à un vieillard, soit un lointain changement de pays, soit même un changement d'appartement. Il faut, en général, tenir plus de compte qu'on ne le fait de son désir, qui est dicté par un vague instinct de conservation et qui trompe rarement.

Ce qui menace le plus le vieillard, en dehors bien entendu des affections accidentelles, ce sont les écarts dans l'alimentation. Une indigestion qui, chez un homme jeune, se serait traduite par un léger état gastrique, amène chez le vieillard un effondrement colossal; et, pour peu que la thérapeutique intervienne d'une façon inopportune sous la forme d'un purgatif qui semble bien anodin, la situation peut s'aggraver d'un jour à l'autre. Il faut alors des semaines pour remettre en état le système nerveux bouleversé. Imaginez un foyer près de s'éteindre, où il ne reste plus qu'une petite flamme vacillante; irez-vous l'alimenter par un soufflet de forge, et charger le foyer de grosses bûches de bois? Non, vous mettrez sur la flamme, avec d'infinies précautions, des brindilles de bois bien sec, et c'est seulement ensuite que vous mettrez des fragments un peu plus volumineux, pour arriver enfin à la bûche qui entretiendra la vie du foyer. De même chez le vieillard malade, surtout quand il a des phénomènes gastriques, prudence extrême dans l'alimentation, fréquence de l'alimentation, et repos absolu: c'est la base du traitement.

Mais combien, pour faire observer ces prescriptions si simples, ne faut-il pas au médecin d'énergie et de foi? Qu'on veuille donc bien se rappeler que le vieillard malade n'a besoin que d'une alimentation restreinte, que ce n'est pas ce qu'il prendra qui lui sera profitable, mais bien ce qu'il assimilera, et que, chez lui, la puissance d'assimilation est extrêmement minime! Lui-même, d'ailleurs, il le dit, il proteste, plus ou moins énergiquement, contre les menus qu'un zèle mal éclairé s'ingénie à lui proposer.

En dehors de ces états gastriques passagers, le régime du vieillard doit être, en général, peu substantiel. Il faut surtout qu'il mange peu le soir, s'il tient à avoir quelques heures de sommeil. S'il éprouve le besoin de se nourrir, qu'il mange souvent, plutôt que beaucoup à la fois. Mais on ne saurait croire combien certains vieillards ont peu besoin de manger. J'ai eu longtemps pour patiente une vieille dame qui avait trop mangé pendant toute sa vie, et, de ce chef, avait eu une dyspepsie permanente accompagnée de misères variées, en tête desquelles venait la constipation. De là obsession de tous les instants; tant qu'on ne l'eût pas mise exactement au régime convenable, elle fut torturée par ce symptôme, restant huit ou quinze jours sans parvenir à aller à la garde-robe, malgré les lavements, les suppositoires, le massage abdominal, etc. On avait dû même, plusieurs fois, recourir au curetage. Or je me dis, un jour, que le régime relativement restreint que je lui avais imposé tout d'abord n'était peut-être pas encore assez restreint. Comme elle n'avait jamais d'appétit, et qu'elle ne mangeait que pour faire plaisir à son entourage, je fis avec elle une sorte de convention, qui fut de restreindre, sous ma surveillance, son alimentation progressivement, et dans la mesure extrême du possible. Après un mois de tâtonnements, ma collaboratrice et moi en étions arrivés à la formule suivante, que je transcris d'après mes notes: «7 heures matin, une tasse à thé de café au lait; 10 heures, une tasse à café de semoule au lait, ou de panade, ou de farine de Hongrie, ou de crème de riz, ou de crème d'orge aux mêmes doses, et un peu de confiture avec lait; Midi, un quart d'échaudé; 5 heures, café au lait; 7 heures, comme à midi; dans la nuit, une tasse à café de lait.»

Ce régime, qui d'abord paraissait à l'entourage absolument ridicule, finit par être accepté quand on vit la malade reprendre, progressivement, du sommeil, un peu de force, un peu d'appétit, et surtout quand on vit disparaître sa constipation. Ses fonctions s'exécutaient, en effet, très régulièrement tous les deux ou trois jours, spontanément. Le régime fut continué jusqu'à sa mort, qui survint trois ans après. Elle s'éteignit sans souffrance à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

Je pourrais relater bien d'autres exemples semblables, mais ils seraient tous calqués sur ce modèle.

Il est, par contre, des vieillards qui ont conservé un gros appétit: il faut savoir le respecter, tout en essayant de le modérer un peu, du moment que la santé reste bonne.

Pour en finir avec la question de régime, disons qu'un peu de vin généreux, étendu d'eau, est, en général, une boisson excellente pour le vieillard, bien portant ou malade; et que le lait, par contre, lui est le plus souvent préjudiciable, sauf dans les états aigus ou subaigus prolongés.