Une demi-douzaine de graves personnages à mortiers galonnés d’or, en longues robes rouges bordées d’hermine, portant fraise ou rabat consciencieusement empesé, occupaient un des angles du salon, près des fenêtres. Ces dignes membres du grand conseil des ducs de Lorraine expliquaient la manière dont les maîtres du château étaient sortis de l’engourdissement dans lequel ils avaient été plongés pendant plusieurs générations, pour participer aux affaires de leur pays et se lancer dans une sphère plus active. Ici la chronique prenait les proportions de l’histoire. Ne semblait-elle pas, en effet, un fragment extrait des annales européennes, cette branche magistrale issue d’une souche guerrière? N’était-ce pas une image symbolique de la civilisation en progrès, de la législation régulière luttant contre les coutumes barbares, de la puissance intelligente émancipée de la force matérielle? Grâce à ces respectables conseillers et présidents, on eût pu retourner, en faveur de leur race, la devise: Non solum togâ! Mais il ne paraissait pas que les ancêtres barbus vissent avec beaucoup de reconnaissance le fleuron parlementaire ajouté à leur cimier féodal. Du haut de leurs cadres vermoulus, ils semblaient regarder leurs descendants enrobinés avec le dédaigneux sourire par lequel les pairs de France durent accueillir les gens de loi, la première fois qu’ils les virent assis à leurs côtés, après les avoir trouvés si longtemps à leurs pieds.
Dans les entre-deux des fenêtres, et sur tout le reste de la boiserie, venaient ensuite une foule de gens d’épée, au milieu desquels se rencontraient çà et là quelque abbé crossé et mitré, quelque commandeur de Malte, quelque chanoine à huit quartiers, rameaux stériles de cet arbre généalogique. Plusieurs, parmi les militaires, portaient, à leurs écharpes et aux plumes de leurs chapeaux, les couleurs de Lorraine; d’autres, même avant la réunion de cette province à la France, avaient servi ce dernier pays; on y remarquait des lieutenants-colonels d’infanterie ou de cavalerie, des brigadiers et mestres de camp des armées du roi; quelques-uns étaient vêtus de l’habit bleu, doublé de cadis chamois, avec de petits parements ronds en panne noire, qui servait d’uniforme aux dragons de la légion de Lorraine.
Le dernier de tous était un jeune homme d’une figure agréable, qui souriait avec insouciance sous une vaste chevelure poudrée; une rose s’épanouissait à la boutonnière de sa pelisse de drap vert à retroussis orange; une sabretache rouge, ornée de fleurs de lis également orange, flottait contre ses bottines, un peu plus bas que la poignée de son sabre. Ce costume indiquait un sémillant officier des hussards de Royal-Nassau. Placé à gauche de la porte d’entrée, il n’était séparé que par elle de son aïeul de 1247, auquel il eût dû donner la main s’il avait pris fantaisie à tous ces vénérables portraits de descendre une nuit de leurs cadres, pour exécuter une des rondes rêvées par Hoffmann. Ces deux personnages étaient donc l’alpha et l’oméga de ce livre généalogique, les anneaux extrêmes de la chaîne, la souche la plus enfoncée dans la poussière des temps et le dernier rameau qui eût fleuri à la cime. La fatalité avait créé une tragique ressemblance entre ces deux existences, séparées par plus de cinq siècles. Le chevalier bardé de fer avait été tué au combat de la Massoure, pendant la première croisade de saint Louis. Le jeune homme, au sourire insouciant, était monté sur l’échafaud pendant la Terreur, en tenant entre ses lèvres la rose, parure habituelle de son dolman. Dans ces deux hommes se résumait l’histoire de la noblesse française, née dans le sang, morte dans le sang.
De larges bordures dorées, d’un travail gothique, encadraient tous ces portraits. Sur chacun d’eux, dans le fond et à droite de la tête, était peint un petit écusson ayant pour cimier une couronne baronniale, et pour supports deux sauvages armés de massues. Le champ de gueules à trois têtes de taureau d’argent annonçait aux personnes versées dans l’art héraldique qu’elles avaient sous les yeux les traits de nobles et puissants seigneurs, messires des Reisnach-Bergenheim, des ducs de Reisnach en Souabe, barons de l’empire, seigneurs de Sapois, Labresse, Gerbamont, etc., titrés comtes de Bergenheim par Louis XV, chevaux de Lorraine, etc., etc.
Ce fastueux contre-seing n’était pas nécessaire pour faire reconnaître la parenté de tous ces nobles personnages. Confondus avec d’autres portraits, un coup d’œil un peu exercé les eût promptement distingués et réunis, tant se prononçait l’air de famille qui leur était commun. La plupart avaient été peints à l’époque de la vie où la maturité touche au déclin, à l’âge où la physionomie s’arrête et se complète. C’était une chose frappante que cette collection de cheveux d’un blond tirant sur le rouge et parfois grisonnants, de teints sanguins, de visages largement carrés dont tous les plans s’accusaient avec énergie; une sorte d’aplatissement aux tempes qui faisait saillir les angles du front, et le peu de distance qui séparait les yeux d’un bleu très clair, donnaient à presque toutes ces figures un type sévère, poussé chez quelques-unes jusqu’à la dureté. Deux ou trois surtout, lorsqu’on les contemplait quelque temps, finissaient par causer une sorte d’impression de terreur. On devinait quelles passions violentes avaient dû animer ces sombres visages; on pressentait que plus d’un drame terrible avait peut-être eu pour acteur quelqu’un de ces hommes à visage de fer, dont l’image avait survécu à la poussière.
L’ameublement du salon n’était pas indigne des orgueilleux défunts dont il conservait le souvenir. Des chaises à dos très élevé, d’énormes fauteuils remontant à Louis XIII, des canapés plus modernes, mais dont on avait mis les formes en harmonie avec celles des meubles aînés, garnissaient tout le tour de la chambre. La tapisserie rouge à rosaces de mille couleurs, dont ils étaient couverts, avait dû occuper les blanches mains de deux ou trois générations de châtelaines.
La ligne des tableaux était coupée d’un côté par une immense cheminée en granit grisâtre, trop élevée pour qu’on pût appuyer une glace ou placer aucun meuble d’ornement sur sa tablette. En face se trouvait une console en bois d’ébène à incrustations d’ivoire, sur laquelle était posée une de ces riches pendules dont les ciselures délicates et originales n’ont pas été éclipsées par l’orfèvrerie moderne. Deux grands vases en porcelaine du Japon l’accompagnaient; le tout se répétait dans une glace antique placée au-dessus de la console, et dont les bords étaient taillés en biseau, sans doute pour faire admirer l’épaisseur du verre.
Il était impossible d’imaginer un plus étrange contraste que celui de cette chambre gothique et de la dame au peignoir rose qui venait de s’y précipiter. Le foyer projetait sur les vieux portraits des reflets dont la chaleur était augmentée par les épais rideaux en damas rouge qui garnissaient les fenêtres. Ces lueurs, tantôt assoupies, tantôt ravivées par quelque jaillissement de la flamme, glissaient sur les fronts plissés, ondoyaient dans les barbes rousses, éveillaient les yeux et donnaient à ces toiles mortes une animation surnaturelle. On eût dit que ces figures froides et graves regardaient avec curiosité la jeune femme aux formes sveltes, aux frais vêtements, que le génie d’Aladin semblait avoir enlevée du plus élégant boudoir de la Chaussée-d’Antin, pour la jeter, tout effrayée encore, au milieu de cette étrange assemblée.
—Vous êtes folle, Clémence, de laisser cette fenêtre ouverte? dit en ce moment une vieille voix qui sortait d’un immense fauteuil placé au coin de la cheminée.
La personne qui rompit ainsi le charme de cette scène silencieuse était une femme de soixante à soixante-dix ans, selon le plus ou moins de galanterie du calculateur. Couchée plutôt qu’assise sur son siège à dossier renversé, il était facile d’apprécier sa taille aussi longue que maigre. Elle était enveloppée d’une robe feuille-morte. Un faux tour de cheveux noirs comme du jais, surmonté d’un bonnet à rubans ponceau, encadrait soigneusement son front. Sa figure était sèche et busquée, et l’on voyait que l’éclat de sa fraîcheur primitive s’était insensiblement converti en une couperose qui affligeait surtout le nez et le haut des joues, mais dont l’âge avait un peu amorti l’ardeur. Il y avait dans tout ce visage quelque chose de désobligeant, de rechigné, d’acide, comme s’il eût été journellement lavé avec du vinaigre. On lisait, dans ses moindres linéaments: Vieille fille! D’ailleurs, une légère remarque eût suffi pour détruire le moindre doute à cet égard.