II
LA physionomie de l’appartement dans lequel était rentrée précipitamment la jeune femme, effrayée par le tonnerre, répondait à celle de l’édifice dont il faisait partie. C’était une pièce fort grande, plus longue que large, et éclairée par trois fenêtres donnant sur le balcon où conduisait celle du milieu, qui s’ouvrait dans toute sa hauteur, comme une porte. La boiserie ainsi que le plafond étaient en châtaignier, que le temps seul s’était chargé de vernir, et qu’une main assez habile avait ornés d’une profusion de sculptures allégoriques. Mais les beautés de cette œuvre d’art disparaissaient presque entièrement sous une décoration fort remarquable qui régnait sur toutes les parois et consistait en une des plus glorieuses collections de portraits de famille que puisse offrir un château de province au XIXe siècle.
Le premier de ces portraits, suspendu vis-à-vis des fenêtres, à droite de la porte d’entrée, était celui d’un chevalier armé de toutes pièces, qui, sous ses longues moustaches rouges, grinçait des dents comme un chat sauvage. A partir de cette formidable figure, portant le chiffre de 1247, se succédaient une quarantaine d’autres tableaux de grandeur à peu près semblable, et rangés par ordre de date. Il y avait là plus que la généalogie vivante d’une famille dont l’illustration n’était guère sortie des limites étroites de sa province; la chronique animée de cinq ou six siècles paraissait revivre dans ces figures pittoresques. Il semblait que chaque époque eût déteint sur les traits de ceux de ces personnages qu’elle avait vus naître et mourir, et y eût laissé quelque chose de sa propre physionomie.
C’étaient d’abord de preux chevaliers taillés sur le patron du premier. Leurs regards fermes et durs, la raideur aiguë de leurs barbes rousses, la large et solide contexture de leurs épaules militairement voûtées, disaient par quels grands coups d’épée, par quelles lances brisées et sanglantes ils avaient fondé la noblesse de leur race. Préface épique et féodale de cette biographie de famille! page rude et guerrière du moyen âge!
Après ces fiers hommes d’armes, venaient plusieurs figures d’un aspect moins farouche, mais aussi moins imposant. Dans ces portraits du XVe siècle, la barbe avait disparu avec le fer. Aux chaperons et aux toques de velours, aux robes de soie ou de samit, aux justaucorps à manches tailladées, aux riches chaînes d’or massif entourant le col et supportant un médaillon de même métal, on reconnaissait les seigneurs en pleine et tranquille possession des fiefs gagnés par leurs pères, les châtelains un peu dégénérés qui avaient préféré l’existence monotone du manoir aux chances d’une vie plus hasardeuse. Ces pacifiques gentilshommes étaient peints, la plupart, la main gauche gantée et posée sur la hanche; leur droite était nue, espèce de signe de désarmement qu’on pouvait prendre pour une épigramme du peintre. Quelques-uns avaient admis à partager les honneurs du tableau un chien favori qui grimpait familièrement le long de leurs cuisses. Tout dans ce groupe indiquait que cette famille avait eu un point de ressemblance avec des races plus illustres. C’était la période de ses rois fainéants.