Le baron mit pied à terre avec le plus grand sang-froid, jeta la bride sur le cou de son cheval et marcha droit à l’ouvrier, qui avait pris pour le recevoir la position d’un bâtoniste exercé; sans lui donner le temps de frapper, d’une main il le désarma par une secousse qui eût suffi pour déraciner le hêtre avant sa métamorphose en massue; de l’autre main, il le saisit au collet et lui imprima un mouvement de rotation contre lequel il était aussi impossible de lutter que s’il eût été causé par une machine à vapeur. Obéissant malgré ses ruades à cet entraînement irrésistible, Lambernier décrivait une dizaine de cercles autour de son adversaire, tandis que celui-ci assaisonnait ce manège d’une des plus rudes volées de bois vert qui aient jamais châtié un insolent. Cet exercice gymnastique fut terminé par un tour de main qui, après avoir fait pirouetter le menuisier une dernière fois, l’envoya rouler, la tête la première, dans le fossé, dont le fond se trouvait heureusement garni d’un lit de vase fort moelleux. La correction achevée, Bergenheim remonta sur son cheval aussi tranquillement qu’il en était descendu, et continua sa route vers le château.
Du milieu du bouquet d’arbres où il s’était caché, le jeune voyageur n’avait perdu aucun détail de cette scène champêtre; il ne put se défendre d’une admiration artistique pour cet énergique représentant des âges féodaux, qui, sans souci des tribunaux de paix et autres inventions bourgeoises, exerçait ainsi sur ses domaines la justice sommaire en vigueur dans les pays orientaux.
—Le Franc a rossé le Gaulois, se dit-il en souriant; si tous nos gentilshommes avaient le poignet de fer de ce Bergenheim, bien des choses décidées aujourd’hui pourraient être remises en question. Si jamais j’ai maille à partir avec ce Milon de Crotone, il peut être sûr que je ne choisirai pas pour mode de discussion le pugilat.
L’orage, longtemps contenu, se déchaîna enfin avec furie. Un rideau noir couvrit toute la vallée, et la pluie tomba dans le torrent comme un torrent nouveau. Le baron remit son cheval au galop, traversa le pont, suivit l’allée de platanes et ne tarda pas à disparaître. Sans s’occuper des imprécations de Lambernier, qui, au fond du fossé où il s’embourbait de plus en plus, grognait comme un sanglier dans sa bauge, l’étranger allait chercher un abri moins illusoire que celui des arbres sous lesquels il avait pris position; mais, en ce moment, son attention fut invinciblement attirée du côté du château. Une fenêtre, ou plutôt une porte vitrée donnant sur le balcon venait de s’ouvrir, et une jeune femme en peignoir rose avait fleuri subitement sur la noire façade. Le mot dont nous nous servons n’est que juste, car il est impossible d’imaginer rien de plus frais et de plus suave que cette apparition dans un moment pareil. S’accoudant avec une molle lenteur sur la balustrade, la moderne châtelaine soutint d’une main semblable à un lis blanc son visage, dont l’ovale était aussi régulier que celui de la Pallas de Velletri, et ses doigts lissèrent par une caresse machinale les boucles de cheveux châtains qui encadraient son front, tandis que ses grands yeux bruns interrogeaient au fond des nuages les éclairs, avec lesquels ils luttaient de splendeur. Un poète eût cru voir Miranda évoquée par la tempête.
... Le voyageur écarta les branches dont il était couvert...
—Dessin de Weisz, gravure de H. Manesse
A cette vue, le voyageur écarta les branches dont il était couvert; mais au même instant il fut aveuglé par une affreuse lueur qui blanchit tout le vallon, et que suivit aussitôt un fracas épouvantable. Quand il rouvrit les yeux, le château qu’il croyait abîmé dans la rivière était debout, ferme et sombre comme auparavant; mais la dame au peignoir rose avait disparu.