Devant le feu était couché un gros carlin café au lait, qui semblait avoir choisi ce poste pour y fondre sa graisse monstrueuse, à l’instar des jockeys anglais. Cet intéressant animal servait de tabouret à sa maîtresse étendue dans sa chaise-longue et rappelait à l’esprit les lions qui dorment aux pieds des chevaliers sur les tombeaux gothiques. Or carlin et vieille fille sont deux idées tellement corrélatives, que, pour deviner l’état de cette vénérable dame, il n’était pas nécessaire de lire l’inscription suivante gravée sur le collier doré qui servait de cravate au roquet: Constance, à mademoiselle de Corandeuil.
Avant que la jeune femme, qui avait appuyé sa main sur le dos d’une chaise en paraissant respirer avec peine, eût pu répondre, elle reçut une seconde injonction.
—Mais, ma tante, c’est ce coup horrible! dit-elle enfin; est-ce que vous n’avez pas entendu?...
—Je ne suis pas encore sourde à ce point, répondit la vieille demoiselle. Fermez donc la fenêtre; ne savez-vous pas que les courants d’air attirent le tonnerre?
Clémence obéit et laissa tomber les rideaux pour intercepter la vue des éclairs qui continuaient de sillonner le ciel; elle se rapprocha ensuite de la cheminée.
—Puisque vous avez si peur du tonnerre, reprit sa tante; ce qui, par parenthèse, est assez ridicule pour une Corandeuil, quelle fantaisie vous a prise d’aller sur le balcon? Vous avez une manche de votre peignoir toute mouillée. Voilà comme on s’enrhume; et ensuite ce sont des sirops et des infusions à n’en plus finir. Vous devriez aller changer de robe et en mettre une plus chaude. A-t-on idée de s’habiller ainsi par un temps pareil?
—Je vous assure, ma tante, qu’il ne fait pas froid. C’est l’habitude que vous avez d’avoir toujours du feu...
—Ah! l’habitude! quand vous aurez mon âge, vous ferez comme vous l’entendrez. Maintenant, tout va à merveille; on n’écoute aucun conseil, on sort au vent et à la pluie avec cette petite folle d’Aline, et votre mari qui n’est pas plus raisonnable que sa sœur; nous payerons ça plus tard.—Mais ouvrez les rideaux, je vous prie; il ne tonne plus, et je veux lire la Gazette.
La jeune femme obéit une seconde fois et resta le front appuyé contre les vitres. Les roulements du tonnerre, de plus en plus éloignés, annonçaient la fin de l’orage; mais quelques lueurs blanchâtres traversaient encore l’horizon.
—Ma tante, dit-elle au bout d’un instant, venez donc regarder les rochers de Montigny. Quand ils sont illuminés par les éclairs, on dirait d’une rangée de colonnes d’argent, ou d’une procession de fantômes blancs arrêtée au-dessus du bois des frênes.