—Voici maintenant les phrases romanesques, grommela entre ses dents la vieille fille sans quitter son journal.
—Je vous assure que je ne suis pas le moins du monde romanesque, répondit Clémence; je trouve seulement qu’un orage est une distraction, et ici, vous le savez, il ne faut pas être difficile sur le choix des plaisirs.
—Tu t’ennuies donc bien?
—Oh! ma tante, à mourir! A ces mots, prononcés avec un accent qui sortait du cœur, la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil.
Mlle de Corandeuil ôta ses lunettes, mit le journal sur une table et regarda pendant quelques instants le joli visage de sa nièce couvert d’un voile de profonde mélancolie. Elle se redressa ensuite sur son siège, et se penchant en avant:
—Est-ce que tu as quelque chose avec ton mari? lui dit-elle à demi-voix.
—Alors je ne m’ennuierais pas, répondit Clémence d’un ton vif, dont elle se repentit aussitôt, car elle reprit plus lentement:—Non, ma tante; Christian est bon, très bon; il m’est extrêmement attaché, il est rempli de complaisance pour moi. Vous avez vu comme il m’a laissée arranger mon appartement à ma fantaisie, abattre des murs de séparation, ouvrir des fenêtres; et cependant vous savez combien il tient à tout ce qui est vieux dans cette maison. Il ne sait qu’imaginer pour me faire plaisir. L’autre jour encore, n’est-il pas allé à Strasbourg m’acheter un poney, parce que je trouvais Titania trop ombrageuse! Il est impossible d’avoir plus d’attentions, de prévenances...
—Ton mari, interrompit brusquement Mlle de Corandeuil, qui avait la louange d’autrui en souverain déplaisir; ton mari est un Bergenheim, comme tous les Bergenheim passés, présents et futurs, y compris ta petite belle-sœur, qui a plutôt l’air d’avoir été élevée aux pages qu’au Sacré-Cœur. C’est le digne fils de son père, que voilà,—continua-t-elle en désignant du doigt un des portraits voisins de celui du jeune officier de Royal-Nassau;—et c’était bien le plus brutal, le plus insupportable, le plus détesté de tous les dragons de Lorraine; à tel point qu’il se fit une fois, à Nancy, trois affaires dans un mois, et qu’à Metz il tua, pour une partie d’échecs, ce pauvre vicomte de Mégrigny, de Royal-Roussillon, qui valait cent fois mieux que lui, et qui dansait si bien!—Car, qui dit Bergenheim dit orgueilleux comme un paon, entêté comme un mulet et colère comme un lion.—Ils se prétendent chevaux de Lorraine! je leur accorde qu’ils le sont de toutes les manières. Vilaine race! vilaine race!—Ce que je te dis là, Clémence, c’est pour t’engager à excuser les défauts de ton mari, car ce serait peine perdue que de chercher à les corriger. Au reste, tous les hommes ne valent pas mieux; et puisque tu es madame de Bergenheim, il faut t’habituer à ton sort et le supporter le mieux possible. Et puis si tu as des chagrins, il te reste du moins une bonne tante à qui tu peux les confier, et qui ne souffrira pas qu’on te tyrannise; je parlerai à ton mari.
Au premier mot de cette tirade, Clémence prévit qu’elle devait s’armer de résignation; car tout ce qui touchait à la famille de Bergenheim était un des dadas sur lesquels la vieille fille chevauchait avec le plus de complaisante aigreur; elle se renversa donc dans son fauteuil, en personne qui veut du moins se mettre à son aise pour entendre un discours ennuyeux, et parut occupée, pendant toute cette philippique, à caresser, du bout d’un pied très élégant, la tête de l’un des chenets du foyer.
—Mais, ma tante, dit-elle enfin, quand le flot eut passé, et en donnant à sa voix une expression un peu traînante, je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes mis dans la tête que Christian me rendait malheureuse; je vous répète qu’il est impossible de se montrer meilleur pour moi qu’il ne le fait, et que de mon côté j’ai pour lui la plus grande estime, l’amitié la plus vraie.