—Eh bien! s’il est la perle des maris et si vous vivez comme deux tourtereaux, ce qu’à vrai dire je n’aurais pas cru, d’où vient cet ennui dont tu te plains, et qui est assez visible depuis quelque temps? Et quand je dis ennui, c’est plus que cela; c’est de la tristesse, c’est du chagrin. Tu maigris tous les jours; en ce moment tu es pâle comme un cierge, ton teint se perd; tu finiras par faire peur. On dit que la pâleur est à la mode aujourd’hui; niaiserie du moment et qui ne durera pas, car le teint, c’est la femme.

La vieille tante prononça cette sentence en personne qui avait ses raisons pour ne pas aimer les teintes pâles, et qui prenait volontiers des bourgeons pour des roses.

Mme de Bergenheim inclina la tête comme pour acquiescer à cette décision, et reprit ensuite d’une voix mélancolique:

—Je sais que je ne suis pas raisonnable, et je me dépite souvent d’avoir si peu d’empire sur moi-même; mais cela est au-dessus de mes forces. J’éprouve une fatigue, un dégoût de tout, que je ne peux vaincre. C’est un accablement physique et moral sans cause que je sache, et auquel par cela même je ne vois pas de remède. Je m’ennuie et je souffre; je suis sûre que je finirai par être malade. Quelquefois je voudrais être morte. Cependant je n’ai aucun sujet de peine; je suis heureuse, je devrais être heureuse...

—En vérité, on ne comprend rien aux femmes d’aujourd’hui. Autrefois, dans les occasions capitales, on avait une bonne attaque de nerfs, et tout était dit; la crise passée, on redevenait aimable, on mettait du rouge, et l’on allait au bal. Maintenant ce sont des langueurs, des ennuis, des maux d’estomac...; imaginations et grimaces que tout cela! Les hommes s’en mêlent aussi, et ils appellent ça le spleen; le spleen! une nouvelle découverte, une importation anglaise! Il nous vient de belles choses d’Angleterre, à commencer par le gouvernement constitutionnel!—Tout cela est parfaitement ridicule.—Quant à vous, Clémence, vous devriez mettre fin à ces enfantillages. A Paris, il y a deux mois, vous n’avez pas eu de repos que vous ne m’ayez amenée ici. J’avais les raisons les plus graves pour retarder mon départ: mon appartement à remeubler, ma migraine dont je souffrais encore, Constance qu’on venait de purger et qui n’était guère en état de voyager, la pauvre biche! Vous n’avez voulu rien entendre; il a fallu en passer par votre caprice, et maintenant...

—Mais, ma tante, vous avez reconnu vous-même qu’il était convenable que je vinsse retrouver mon mari. N’était-ce pas bien assez, et peut-être trop, de l’avoir laissé seul passer l’hiver ici, tandis que je dansais à Paris?

—C’était fort convenable, assurément, et je ne vous blâme pas. Mais pourquoi ce que vous désiriez si vivement il y a deux mois vous ennuie-t-il maintenant? C’est précisément parce qu’il y a deux mois de cela, n’est-il pas vrai? A Paris, on ne parle que de Bergenheim, on ne souhaite que Bergenheim, on a des devoirs à remplir, on veut être près de son mari; on me tourmente, on me casse la tête à coups de tendresse conjugale. A Bergenheim, c’est Paris dont on rêve et après qui l’on soupire.—Ne secouez pas la tête; je suis une vieille tante qu’on n’écoute guère, mais qui voit encore clair.—Et faites-moi le plaisir de me dire ce que vous pouvez regretter à Paris, dans cette saison où il n’y a ni bals, ni soirées, ni une seule figure humaine, où toutes les personnes que vous connaissez sont à la campagne? Est-ce que?...

Mlle de Corandeuil n’acheva pas sa phrase, mais elle mit dans les trois dernières syllabes une sévérité interrogative où semblait condensée toute la quintessence de pruderie dont soixante ans de célibat peuvent coaguler l’âme d’une vieille fille.

Clémence leva les yeux sur sa tante comme pour lui demander d’expliquer sa pensée; il y avait dans son regard un éclat calme et ferme dont celle-ci ne put éviter l’impression.