—Allons, dit-elle en adoucissant sa voix, il ne s’agit pas de prendre ton air de princesse. Nous sommes ici entre nous, et tu sais que je suis ta bonne tante. Voyons, parlons à cœur ouvert; est-ce que tu aurais laissé à Paris quelque chose, quelque personne dont le souvenir te ferait paraître le séjour de ton château encore plus ennuyeux qu’il ne l’est réellement? Quelqu’un de tes adorateurs de cet hiver?...
—Quelle idée, ma tante! Est-ce que j’ai des adorateurs? s’écria vivement Mme de Bergenheim, en essayant de cacher par un sourire une teinte rosée qui nuança momentanément la pâleur de ses joues.
—Et quand cela serait, mon enfant, continua la vieille demoiselle, dont la curiosité empruntait un accent inaccoutumé de câlinerie et d’indulgence, où est le mal? Est-il donc défendu de plaire? Quand on est bien née, ne faut-il pas vivre dans le monde et y tenir son rang? On n’a pas vingt-trois ans pour s’enterrer dans un désert, et tu es réellement assez bien pour inspirer des passions; tu comprends qu’il n’est pas question d’en éprouver. Mais enfin on est jeune et jolie, et l’on fait involontairement des conquêtes. Tu n’es pas la première de la famille à qui cela serait arrivé, tu es Corandeuil enfin.—Voyons, ma bonne Clémence, quelle est l’âme en peine qui gémit là-bas? est-ce M. de Mauléon?
—M. de Mauléon! s’écria la jeune femme en partant d’un éclat de rire; lui, une âme! et une âme en peine encore! Oh! ma tante, vous lui faites honneur. M. de Mauléon qui est gras, qui a quarante-cinq ans, et qui met un corset! un audacieux qui au bal se permet de serrer les doigts de ses danseuses en leur décochant des regards passionnés. Oh! M. de Mauléon!
Mlle de Corandeuil autorisa, par un léger grimacement de ses lèvres pincées, l’accès de gaieté de sa nièce, qui, une main sur le cœur, faisait rouler deux yeux étincelants, pour contrefaire l’air langoureux de son infortuné soupirant.
—C’est peut-être M. d’Arzenac?
—M. d’Arzenac est assurément fort bien; il a des manières parfaites; il se peut qu’il ne dédaigne pas trop ma conversation, et, de mon côté, je trouve la sienne intéressante et surtout de bon goût; mais vous pouvez être assurée qu’il n’est pas plus occupé de moi que moi de lui. D’ailleurs, vous savez bien qu’il épouse Mlle de la Neuville.
—M. de Gerfaut? poursuivit Mlle de Corandeuil avec la persévérance que mettent les gens âgés à épuiser leur idée, et comme si elle eût été décidée à passer en revue tous les hommes de leur connaissance, jusqu’à la découverte du secret de sa nièce.
Celle-ci resta un instant sans répondre.
—Comment pouvez-vous penser cela, ma tante? dit-elle enfin, un homme d’aussi mauvaise réputation, qui fait des ouvrages qu’on ose à peine lire, des pièces qu’on se reproche d’être allé voir jouer. N’avez-vous pas entendu Mme de Pontivers dire qu’une jeune femme qui tiendrait à sa réputation ne pouvait guère permettre ses visites?