—Mme de Pontivers est une prude qui m’est insupportable, avec son attirail de petites grimaces, de prétentions et de bégueuleries. Ne s’était-elle pas mis en tête cet hiver de m’instituer son chaperon? Je lui ai fait entendre qu’une veuve de quarante ans était assez grande personne pour aller seule. Elle a la fureur de craindre d’être compromise, comme si elle était compromettable. Faire fi de M. de Gerfaut! quelle présomption! Il a certainement trop d’esprit pour avoir jamais brigué l’honneur de périr d’ennui chez elle; car il a de l’esprit, et beaucoup. Je n’ai jamais compris votre aversion pour lui, ni la manière hautaine dont vous le receviez dans mon salon, surtout dans les derniers temps avant notre départ.
—Ma tante, on n’est pas maîtresse de ses antipathies ou de ses affections. Mais, pour répondre d’une seule fois à vos questions et à l’intérêt que vous me témoignez, soyez certaine qu’aucun de ces messieurs, ou de ceux que vous pourriez encore me nommer, n’est pour la moindre chose dans la disposition d’esprit que j’éprouve. Je m’ennuie parce qu’il est probablement dans la nature de mon caractère d’avoir besoin de distractions, et que dans ce pays perdu les distractions sont nulles. C’est une maussaderie involontaire que je me reproche et qui passera, je l’espère. Soyez donc sûre que la racine du mal n’est pas dans le cœur.
Au ton froid et un peu sec dont ces paroles furent prononcées, Mlle de Corandeuil comprit que sa nièce voulait garder son secret, si cependant elle avait un secret; elle ne put retenir un mouvement d’humeur en voyant ses prévenances ainsi repoussées et en ne se trouvant pas plus avancée qu’au commencement de la conversation. Elle manifesta son désappointement en écartant du pied le carlin, qui en était pourtant fort innocent, et ce fut avec un accent grondeur, beaucoup plus familier à sa voix que les câlineries précédentes, qu’elle reprit:
—Eh bien, puisque j’ai tort, puisque votre mari vous adore et que vous l’adorez, puisqu’en un mot vous avez le cœur parfaitement libre et tranquille, votre conduite n’a pas le sens commun, et je vous conseille fort d’en changer. Toutes ces vapeurs, ces langueurs, ces pâleurs sont des caprices insupportables pour les autres, je vous en préviens. Il y a en Provence un proverbe qui dit: Vaillance de Blacas, prudence de Pontevez, caprice de Corandeuil. Si la devise n’était pas trouvée, il la faudrait créer pour vous, car vous avez dans le caractère quelque chose d’indéchiffrable à faire pécher une sainte. Si quelqu’un doit vous connaître, c’est moi, puisque je vous ai élevée, et, ceci n’est pas pour vous adresser un reproche, vous m’avez donné assez de peine, car vous êtes la personne la plus fantasque, la plus décousue, la plus inégale, la plus enfant gâtée...
—Ma tante, interrompit Clémence, les joues animées des plus belles couleurs, vous m’avez assez souvent parlé de mes défauts pour que je les connaisse, et si je ne suis pas corrigée, ce n’est pas votre faute, car vous ne m’avez jamais épargné les leçons. Si je n’avais pas eu le malheur de perdre ma mère d’aussi bonne heure, je ne vous aurais pas fait autant de mal.
La jeune femme sentit une larme sous sa paupière, mais elle eut assez d’empire sur elle-même pour l’empêcher de couler sur sa joue brûlante. Prenant un journal sur la table, elle l’ouvrit pour cacher cette émotion involontaire et mettre fin à une conversation qui lui devenait pénible. Mlle de Corandeuil, de son côté, replaça sévèrement ses lunettes sur son nez, déploya, à la distance convenable de ses yeux, la Gazette de France depuis longtemps négligée, et s’étendit avec solennité dans son fauteuil.
Le silence régna pendant quelque temps dans le salon. La vieille fille lisait fort attentivement en apparence. Sa nièce restait immobile, les yeux fixés sur la couverture jaune du numéro de la Mode que le hasard avait fait tomber sous sa main. Enfin, s’arrachant à sa rêverie, elle feuilleta le journal d’une main nonchalante, qui semblait dire combien peu elle attachait d’intérêt à la lecture qu’elle allait faire. Mais, en tournant le premier feuillet, un cri de surprise lui échappa, et ses yeux se fixèrent sur la brochure avec une avide curiosité.
Sur la page du frontispice, où sont gravées les armes de Mme la duchesse de Berry, et au milieu de l’écusson de droite, laissé vide à cette époque par l’absence des fleurs de lis proscrites, se trouvait dessiné au crayon un oiseau dont la tête était surmontée d’une petite couronne de vicomte.
Curieuse de savoir ce qui pouvait causer une pareille surprise à sa nièce, Mlle de Corandeuil avança la tête; ses yeux parcoururent un instant la page sans y rien remarquer d’extraordinaire, mais enfin, s’arrêtant sur les armoiries, ils découvrirent la nouvelle pièce de blason dont on les avait enrichies.
—Un coq! s’écria-t-elle après une seconde de réflexion; leur coq sur l’écusson de Madame! qu’est-ce que cela veut dire, bon Dieu? et il n’est ni gravé ni lithographié: il est dessiné à la main.