—Un pas de plus, vous êtes mort! dit Gerfaut d’une voix sourde, et il serra le manche de son poignard en appuyant fortement le pouce sur le croissant qui le terminait.

Christian étendit la main et ne répondit à cette menace que par un regard; mais ce regard était si dédaigneux, ce geste si impératif, qu’une lame croisée contre la sienne eût paru moins redoutable à l’amant. Honteux de son émotion en présence de ce calme, Octave remit son arme dans le fourreau et imita l’attitude méprisante de son ennemi.

—Venez, monsieur, dit celui-ci à demi-voix, en faisant lui-même un pas en arrière.

Au lieu de l’imiter, Gerfaut jeta les yeux sur Clémence. Elle était plongée dans un évanouissement si profond qu’il chercha vainement à distinguer le bruit de son souffle. Il se baissa vers elle par un entraînement irrésistible de pitié et d’amour; mais, au moment de la saisir dans ses bras pour la placer sur le divan et essayer de lui faire reprendre connaissance, la main de Bergenheim l’arrêta. Ce fut à peine s’il sentit sur son bras la pression de ces doigts de fer qui, en le serrant, eussent pu le briser; toutefois ce contact suffit pour le rappeler au devoir que l’honneur lui imposait dans cette funeste circonstance. En présence de l’homme qu’il avait insulté, le signe le plus léger d’intérêt, la marque de tendresse la plus fugitive devenaient un outrage nouveau, et il y avait une sorte de lâcheté à s’en rendre coupable. S’il est un être sur la terre à qui l’on doive égards et respect, c’est sans doute celui que votre tort a rendu votre ennemi. Octave étouffa donc dans son cœur la douleur passionnée qui le brisait et, obéissant au geste qui l’avait retenu, il se redressa et dit d’un air grave et résigné:

—Je suis à vos ordres, monsieur.

Christian lui montra la porte pour l’inviter à passer le premier; conservant ainsi de son côté et avec un sang-froid extraordinaire cette politesse dont une bonne éducation fait une habitude indélébile, mais qui en ce moment avait quelque chose de plus effrayant que l’emportement le plus furieux.

Gerfaut jeta de nouveau sur Clémence un regard d’irrésolution et dit en la montrant, d’un ton presque suppliant:

—La laisserez-vous ainsi sans secours? Il y aurait trop de cruauté à l’abandonner dans cet état.

—Il n’y aura pas cruauté, mais pitié, répondit froidement Bergenheim; elle ne s’éveillera que trop tôt.