Le cœur d’Octave se serra, mais sa contenance ne trahit pas son émotion. Il n’hésita plus et sortit. Le mari le suivit sans même jeter un regard à la pauvre femme que sa bouche venait de condamner si impitoyablement et elle resta seule, étendue dans ce frais boudoir comme dans une tombe.

Les deux hommes descendirent l’escalier tournant du petit cabinet, éclairés à demi par les faibles lueurs que plongeait au fond de son hélice la lampe d’albâtre. A la porte de la bibliothèque, ils se trouvèrent dans l’obscurité; Christian, ouvrant une lanterne sourde dont il s’était muni, en fit jaillir une lumière suffisante pour guider leurs pas. Ils traversèrent en silence la galerie des tableaux, le vestibule et montèrent ensuite le grand escalier. A voir passer au milieu de la nuit ces deux figures dont la clarté de la lanterne illuminait les traits d’un reflet vacillant et jaunâtre, on eût pressenti involontairement quelque drame lugubre dans lequel ils devaient jouer un rôle. Dante, suivant Virgile par les chemins brûlés de la cité dolente, ne marchait pas le front plus pâle, le pied plus muet que Gerfaut guidé par son hôte à travers les longs corridors du château. C’était avec une précaution égale que celui-ci le précédait. Craignant que le bruit le plus léger n’éveillât quelqu’un des domestiques dont cette promenade nocturne eût étrangement excité la curiosité, il retenait sa respiration et glissait comme une ombre, tandis que son regard interrogeait avec inquiétude l’obscurité des lieux qu’ils parcouraient.

Sans avoir rencontré personne, sans que rien les eût trahis, ils arrivèrent enfin à l’appartement du baron. Avec le même sang-froid qui avait caractérisé sa conduite jusqu’alors, Christian en referma soigneusement les portes, alluma sur la cheminée un candélabre chargé de bougies, et se tourna ensuite du côté de son compagnon, moins calme que lui.

Dans les circonstances qui veulent une décision rapide, au milieu de ces crises rares, mais solennelles de la vie où la plus courte réflexion est un retard inopportun, où la spontanéité d’action devient une impérieuse nécessité, les hommes d’esprit poétique ont un singulier désavantage: l’imagination si énergique aux heures méditatives de la solitude leur devient une ennemie parfois fatale; il y a dans cette faculté une expansion qui dépense à vide une grande somme de force vitale; à chaque idée dont elle est frappée, elle jaillit à l’encontre en jets divergents qui en vont atteindre les nuances les plus chatoyantes, les ramifications les plus imperceptibles. Mais cette prompte richesse de compréhension, cette dilatation excessive des pores de l’âme en appauvrissent la vigueur. Elles causent une sorte de sueur fertile pour la conception, énervante pour l’action. L’imagination alors s’épanouit tellement devant toutes choses, qu’elle n’en pénètre plus aucune; elle s’émousse sans percer, elle s’éblouit de sa propre lumière et se perd dans l’infini qu’elle s’est ouvert au lieu d’arriver au but. C’est une arme qui écarte et dont les coups deviennent plus impuissants à mesure qu’ils couvrent un plus grand espace.

Depuis sa sortie du parloir, Gerfaut était en proie à toutes les obsessions de cette étrange torture. Par un inexplicable phénomène psychologique, son esprit, au lieu d’entrer dans le vif de cette scène si pressante, si impérieuse, s’était plongé comme un aigle dans les incommensurables espaces du drame tout entier; en un instant il avait dévoré le passé et l’avenir de sa passion au point d’être presque entièrement distrait du présent. Sa première entrevue avec Clémence, les divers incidents de cette année si pleine de souvenirs, les succès de sa tendresse heure par heure, les mille conquêtes, préludes de la dernière, et puis ce jour si ravissant changé en nuit horrible, cette femme de son cœur perdue pour lui et par lui, cet homme à qui il devait rendre un compte de sang, toutes ces images tourbillonnaient devant ses yeux comme les feuilles séchées qu’une trombe soulève et roule en spirale furieuse.

D’invincibles émotions de regrets, une pitié pleine de désespoir, le pressentiment de catastrophes humainement inévitables amollirent son cœur en fascinant son esprit. Il vit alors sous les couleurs les plus odieuses l’égoïsme de son amour et le sentiment qui lui avait imposé comme un devoir envers lui-même le complément du triomphe. Cette exigence si ordinaire de la vanité lui parut la lâcheté la plus méprisable. Il eut horreur de lui. Le dernier regard de Clémence en s’évanouissant à ses pieds, regard de pardon et d’amour, lui était entré dans le cœur comme un poignard. Il l’avait perdue! elle! la femme qu’il aimait! la reine de sa vie! l’ange de ses adorations! perdue! L’enfer était dans cette idée. Pendant quelques instants, il ne put maîtriser son trouble: un vertige le prit à la vue de l’abîme creusé par sa main, et dans lequel il avait précipité la plus chère partie de son âme. Ce fut comme un mouvement d’affreuse ivresse; la tête lui tourna de remords. Le battement de ses artères, la crispation convulsive de ses nerfs, une trépidation involontaire bouleversèrent son organisation impressionnable. Il y eut pour lui un instant horrible, car la violence de ses sensations ne lui en ôtait pas la perception, et il s’aperçut qu’il tremblait, sans pouvoir dire comme Bailly: «C’est de froid.»

Auprès de cette figure pâle sur laquelle mille émotions passionnées ondulaient comme les nuées d’un jour d’orage, le front de Bergenheim restait froid et sombre, semblable au ciel du nord. On eût dit une statue de marbre dont le contact est de glace à côté d’une statue de bronze rouge encore de la fournaise, ou plutôt c’était le commandeur près d’étreindre don Juan de sa main sépulcrale. En ce moment, le poète était au-dessous du soldat, l’intelligence élevée se trouvait vaincue par l’esprit vulgaire, l’âme enthousiaste par le tempérament prosaïque, mais inébranlable.

Lorsque le regard de Bergenheim rencontra celui d’Octave, il traduisait une si implacable vengeance, il était gonflé d’un tel venin de haine, que celui-ci en tressaillit comme au contact d’une vipère. En face de cet époux outragé, si puissant de physionomie et de maintien, l’amant sentit l’infériorité de sa propre attitude; une émotion poignante de dépit et de vanité lui vint en aide. Domptant par un effort surnaturel de volonté le trouble irrésistible auquel il s’était un instant abandonné, il dit à ses nerfs: ne tremblez plus, et ses nerfs devinrent de fer; à son cœur: calme tes battements, et son cœur se pétrifia. Il remit à d’autres temps les regrets et les remords; en ce moment, ces tristes expiations lui étaient interdites: un autre devoir l’appelait. Les mœurs sont ainsi faites. A certains outrages, il n’est plus de réparations possibles. La route une fois ouverte, il faut aller jusqu’au bout: le pardon n’est plus que sur la tombe de l’offensé.

Octave se soumit à cette nécessité. Il étouffa dans son âme toute défaillance de conscience capable d’en diminuer la fermeté et reprit la contenance dédaigneuse qui lui était habituelle. Ses yeux rendirent à ceux de son ennemi leur regard de défi mortel, et il prit la parole en homme accoutumé à dominer les événements de sa vie et à ne se laisser primer dans aucune circonstance.

—Avant toute explication, dit-il, je dois vous déclarer sur mon honneur qu’il n’y a ici qu’un seul coupable, et c’est moi. L’ombre d’un reproche adressé à Mme de Bergenheim serait de votre part l’outrage le plus injuste, l’erreur la plus déplorable. C’est à son insu, c’est sans y avoir été autorisé d’aucune manière que je me suis introduit dans son appartement. Je venais d’y entrer quand vous êtes arrivé. La nécessité me force de vous avouer une passion qui est un outrage pour vous; je suis prêt à le réparer par toutes les satisfactions possibles; mais, en me mettant à votre discrétion sur ce point, je dois disculper Mme de Bergenheim de tout ce qui pourrait porter atteinte à sa vertu et à sa réputation.