—La rivière n’est-elle pas là? interrompit Gerfaut avec un étrange sourire.
Christian le regarda un instant fixement et reprit ensuite d’une voix légèrement altérée:
—Au lieu d’user de mon droit, je vais risquer ma vie contre la vôtre. Le danger est le même pour moi qui ne vous ai jamais insulté, que pour vous qui m’avez fait l’outrage le plus sanglant dont un homme puisse flétrir l’existence d’un autre. De la sorte la partie est déjà inégale; mais vous comprendrez que si une seule personne au monde pouvait soupçonner la raison de notre duel, elle le deviendrait mille fois davantage. Vous ne risqueriez pas plus, tandis que moi, survivant ou mort, je serais publiquement déshonoré. Or je veux bien jouer mon sang, mais non pas mon honneur.
—Si c’est un duel sans témoins que vous désirez, j’y consens; j’ai une confiance entière en votre loyauté, et j’espère que vous accorderez le même sentiment à la mienne.
Christian fit une légère inclination de tête et continua:
—C’est plus qu’un duel sans témoins, car il faut que le résultat puisse être regardé comme un accident; c’est le seul moyen d’empêcher l’éclat et le scandale que je redoute. Voici ce que j’ai à vous proposer: vous savez qu’il y a demain une chasse aux sangliers, au bois des Mares; lorsqu’on se postera, nous nous placerons tous deux, à un endroit que je connais, où nous serons hors de la vue des autres chasseurs. Quand les sangliers seront ramenés par les traqueurs et franchiront l’enceinte, nous ferons feu l’un sur l’autre au signal convenu. De cette manière, le dénouement, quel qu’il soit, passera pour un de ces malheurs dont la chasse au tir offre d’assez fréquents exemples.
—Je suis un homme mort, pensa Gerfaut en voyant que le fusil était l’arme choisie par son adversaire, et se rappelant l’adresse extraordinaire dont il lui avait vu donner des preuves. Mais, loin de trahir la moindre hésitation, sa contenance n’en devint que plus arrogante.
—Ce genre de combat me paraît sagement calculé, dit-il; je l’accepte, car je désire autant que vous qu’un éternel secret enveloppe cette malheureuse affaire.
—Puisque nous n’avons pas de témoins, reprit Bergenheim, nous devons régler nous-mêmes les moindres choses, afin que rien ne puisse nous trahir; il est inconcevable combien les circonstances les plus futiles deviennent souvent d’accablants témoignages. J’étais dernièrement du jury, nous avons condamné un homme à mort sur le seul indice d’une bourre de fusil. Tâchons que rien de pareil n’arrive. Je crois avoir tout prévu. Si vous vous apercevez que j’aie oublié quelque chose, vous voudrez bien m’en faire l’observation.—Le lieu dont je vous parle est un sentier étroit, mais découvert et en droite ligne. Le terrain en est parfaitement uni; il va du midi au nord; en sorte qu’à huit heures du matin, nous aurons le soleil de côté; il n’y a donc aucun avantage de position. Sur la lisière du bois se trouve un vieil orme, à cinquante pas environ dans le sentier, la souche d’un chêne coupé cette année: ce sera, si vous voulez, les deux places où nous nous mettrons. La distance vous semble-t-elle convenable?
—Plus près ou plus loin, peu importe. A bout portant si vous voulez.