Octave se pencha sur la table qui les séparait et le regarda un instant avec l’œil de l’aigle qui fond sur sa proie.

—Vous avez tué Lambernier! dit-il tout à coup d’une voix foudroyante.

Christian fit un mouvement en arrière, comme s’il eût été frappé, et ses lèvres se contractèrent légèrement.

—J’ai été témoin du meurtre, reprit Gerfaut lentement et en appuyant sur chaque parole; je vais écrire ma déposition et l’envoyer à un homme dont je suis sûr comme de moi-même. Si je meurs demain, je lui léguerai une mission qu’aucun effort de votre part ne l’empêchera de remplir: il surveillera vos moindres actions avec une diligence inexorable; il sera le protecteur de Mme de Bergenheim si vous oubliez que votre premier devoir est de la protéger. Le jour où vous abuserez de votre position à son égard, le jour où elle dira: «Secourez-moi!» ce jour-là, ma déclaration sera déposée à la cour royale de Nancy. On y ajoutera foi, soyez-en sûr. D’ailleurs, la rivière est une tombe indiscrète; avant peu elle rendra le corps que vous lui avez confié. Vous serez mis en jugement et condamné. Vous connaissez la peine du meurtre? ce sont les travaux forcés à perpétuité.

A ce dernier mot, Bergenheim s’élança vers la cheminée, arracha un couteau de chasse suspendu à la boiserie et tira la lame du fourreau.

En le voyant prêt à fondre sur lui, Octave se croisa les bras sur sa poitrine et se contenta de dire froidement:

—Songez que mon cadavre vous embarrassera: c’est assez d’un.

Le baron jeta l’arme sur le parquet avec une fureur qui la brisa en deux.

—Mais c’est vous, dit-il d’une voix tremblante, c’est vous qui êtes l’assassin de Lambernier. Il savait ce secret d’infamie et sa mort a été involontaire de ma part.

—Peu importe l’intention et la culpabilité première. Il s’agit du fait. Il n’est pas un jury qui ne vous condamne, et c’est ce que je veux, car cet arrêt sera une cause de séparation de corps et lui rendra la liberté.