—Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Christian en pâlissant; vous me dénoncerez, vous, un gentilhomme! Savez-vous qu’il n’y a qu’un mot au niveau de celui de lâche? c’est le mot délateur. D’ailleurs, ma condamnation ne flétrirait-elle pas aussi cette femme à laquelle vous prenez tant d’intérêt?
Il baissa la voix en prononçant ces dernières paroles, car il rougit en secret d’employer un pareil argument et de mêler le nom de sa femme à un débat dans lequel il se voyait à la discrétion de son adversaire.
—Je sais tout cela, répondit celui-ci; je tiens aussi, moi, à l’honneur de mon nom, et pourtant je l’expose. J’ai assez d’ennemis qui seront trop heureux d’outrager ma mémoire. L’opinion me condamnera, car elle ne verra que l’action, et cette action est odieuse. Nul ne saura les motifs qui m’en font un devoir. J’éprouve plus de regrets encore en pensant qu’une autre personne peut se trouver atteinte du coup destiné à la défendre; mais ces raisons doivent tomber devant une autre sans réplique. Il est une chose plus précieuse et plus nécessaire que l’opinion du monde, c’est la paix de chaque jour, c’est l’inviolabilité de la douleur, c’est le droit de vivre enfin; et voilà ce qu’à défaut de bonheur je veux léguer à celle que le sort a mise sous votre autorité, mais que je ne laisserai pas à votre merci.
—Je suis son mari, dit Bergenheim avec une rage concentrée.
—Oui, vous êtes son mari: ainsi la loi est pour vous. Vous n’avez qu’à invoquer tous les pouvoirs de la société, ils viendront à votre appel pour vous aider à écraser une femme sans défense. Et moi, qui l’aime comme vous n’avez jamais su l’aimer, je ne puis rien pour elle! Vivant, je dois me taire et me courber devant votre droit; mais, mort, vos lois absurdes n’existent plus pour moi; mort, je puis me placer entre elle et vous, et je le ferai. Puisque, pour la secourir, je n’ai pas le choix des armes, je ne reculerai pas devant la seule qui me soit offerte. Oui; si, pour la sauver de votre vengeance, je suis forcé de recourir à la honte d’une dénonciation, je vous le jure ici, je me ferai dénonciateur. Je souillerai mon nom de cette tache; je ramasserai cette pierre dans la boue; la boue sera pour moi, mais la pierre pour vous, et je vous en briserai la tête.
—Ce sont les paroles d’un lâche! s’écria Christian en se laissant tomber dans un fauteuil.
Gerfaut le regarda un instant avec le calme et la domination d’une volonté supérieure.
—Pas d’insultes! dit-il, l’un de nous ne vivra plus demain. Et rappelez-vous ce que je vais vous dire: si je succombe dans ce duel, arrêtez-vous là dans votre propre intérêt. Je me soumets à la mort pour moi-même; mais j’exige pour ELLE liberté, paix et respect. Songez-y bien: au premier outrage, mon ombre sortira du tombeau pour la préserver d’un second, pour creuser entre elle et vous un fossé qu’on ne franchit pas—le bagne.