—Vous m’écrasez à terre! dit-elle faiblement.

—Cela vous révolte, continua le mari, dont la vengeance semblait choisir les traits les plus acérés; vous êtes jeune; c’est votre premier pas, et vous n’êtes pas faite encore à ces aventures. Rassurez-vous, on s’habitue à tout. Un amant sait toujours de fort belles phrases pour consoler une veuve et vaincre ses répugnances. Il a déjà commencé dans sa lettre. Si vous devenez libre, il vous parlera de l’Italie, de l’Angleterre, de l’Amérique... Que sais-je? il vous apprendra que l’on peut vivre partout; que si le crime.... oh! il ne dira pas le crime; il dira la passion, l’amour opprimé..... que si votre passion est proscrite en France, partout ailleurs elle peut aller tête haute.

—Vous me tuez... monsieur, murmura-t-elle, renversée presque sans connaissance sur son fauteuil.

Christian se pencha vers elle et lui prit le bras en la foudroyant du regard.

—Songez-y bien, dit-il: s’il me tue demain et qu’il vous demande encore de le suivre, vous serez une infâme en lui obéissant. Il est homme à faire trophée de vous.—Ne vous tordez pas ainsi; cela s’est vu.—Il est homme à vous traîner à sa suite comme une courtisane.

—De l’air!... par pitié... je meurs.

Clémence ferma les yeux, et de faibles convulsions agitèrent ses lèvres. En la voyant glisser sur le bras du fauteuil, le baron sentit enfin s’amollir la cruauté vindicative qui lui avait dicté ses paroles. Après avoir torturé l’âme sans pitié, il fut ému et presque désarmé par une souffrance physique. Cette femme inanimée qu’il venait d’écraser de son mépris lui fit éprouver un sentiment semblable à un remords, et ce fut avec une sorte d’affection qu’il lui prodigua ses soins. Sans qu’elle fît un seul mouvement, il la déshabilla et la porta dans son lit. Comprenant que l’état où elle se trouvait n’avait rien de dangereux et n’était qu’une atonie générale causée par une succession d’émotions extrêmes, il la laissa dès qu’il vit ses yeux se rouvrir et vint reprendre sa place à l’angle de la cheminée. Le reste de la nuit se passa sans incident nouveau. A voir cet homme assis en silence, le front appuyé sur les mains, et, à quelques pas, cette femme couchée dans la pâleur et l’immobilité de la mort, on eût deviné une veillée funéraire plutôt qu’un tête-à-tête conjugal. De temps en temps, le vague craquement d’une boiserie, quelque souffle lointain de l’orage expirant, ou un gémissement étouffé sorti de l’alcôve, interrompaient faiblement le silence. Le bruit des heures qui sonnaient à la pendule, et que répétait un instant après, comme un écho, la grande horloge du château, avait lui-même l’expression d’un glas sépulcral. Les bougies, après avoir enflammé leurs collerettes de papier, achevaient de se consumer en jetant des lueurs inégales et défaillantes comme celles des cierges qui entourent une bière, et sans que Christian songeât à en allumer d’autres. Insensiblement leur secours devint inutile. Des rayons blafards commencèrent à pénétrer à travers les persiennes. La clarté qui mettait en relief les meubles de la chambre changea de couleur; de jaune elle devint grise, puis blanchit de plus en plus à mesure qu’en croissait l’inondation.

Un refroidissement assez vif dans l’atmosphère annonça en même temps le lever de l’aurore. Le chant matinal d’un coq, un moment après les abois des chiens dans leur chenil, et enfin le concert des oiseaux qui s’éveillaient dans le jardin retentirent tour à tour. La nuit était finie et un jour nouveau s’était levé, radieux pour la plupart, mais pour quelques-uns plein de menace et d’épouvante.

Les premiers rayons du matin éclairaient en ce moment une autre scène à l’aile opposée du château. Sous les rideaux verts de son alcôve, Marillac dormait depuis plusieurs heures du sommeil le plus paisible qu’il ait été donné à l’homme de savourer ici-bas, lorsqu’il se sentit brusquement éveillé par une secousse qui faillit le jeter à bas du lit.

—Va-t’en au diable! dit-il avec humeur, lorsque ses yeux appesantis eurent réussi à s’ouvrir à demi et qu’il eut reconnu Gerfaut debout à son chevet.