XXVI

CE matin-là, le salon des portraits était le théâtre d’une paisible scène d’intérieur à peu près semblable à celle que nous avons décrite au commencement de cette histoire. Mlle de Corandeuil, assise dans son immense fauteuil, lisait les journaux qui venaient d’arriver; Aline étudiait une leçon de piano et sa belle-sœur brodait, assise devant une des fenêtres. L’attitude calme de ces trois femmes, l’intérêt que chacune d’elles semblait apporter à l’occupation qu’elle avait choisie auraient pu faire croire à une paix égale dans leurs cœurs. Depuis son lever, Mme de Bergenheim n’avait rien changé à ses habitudes; sa bouche trouvait des paroles convenables pour répondre quand on lui parlait; l’affaissement de sa personne ne différait de sa mélancolie accoutumée que par des nuances trop faibles pour devenir le sujet d’une remarque. Son visage partageait la mystérieuse discrétion de son maintien et de sa conduite; un coloris assez vif en animait la pâleur et en rehaussait la beauté; jamais ses yeux n’avaient rayonné d’un éclat plus ardent; mais la main qui eût osé interroger le front sous lequel ils étincelaient comme deux étoiles sinistres eût bientôt découvert à sa moiteur brûlante le secret de cette expression splendide. L’éclat de la figure n’était pas animation de vie ou de fraîcheur de jeunesse, c’était ce fard passionné dont se pare quelquefois l’agonie des jeunes femmes comme pour obéir jusqu’au bout à la coquetterie de leur sexe. En effet, au milieu de ce salon somptueux, entourée des personnes de sa famille et penchée sur les fleurs de sa broderie avec la grâce la plus exquise de maintien, Mme de Bergenheim se mourait. Une fièvre active comme le poison circulait dans ses veines et dissolvait l’un après l’autre tous les principes de l’existence. En même temps, elle sentait son corps s’anéantir dans une atonie mortelle et son âme s’égarer par les plus durs chemins de la douleur. Les souffrances s’amoncelaient sur son cœur comme les vagues de sables que le simoun soulève au désert; chaque pensée lui arrivait plus navrante que la dernière, chaque vision plus lugubre, chaque épouvante plus horrible. Elle savait un malheur inouï suspendu sur sa tête, sans qu’un seul effort pour l’éviter lui fût possible. Une morne désespérance l’enchaînait au billot de son supplice mieux que n’eussent pu le faire les mains d’un bourreau. Par un raffinement inconnu des échafauds ordinaires, elle attendait le coup les yeux levés; elle voyait la mort avant de la recevoir et s’ensanglantait à la hache qui n’avait pas encore frappé.

En ce moment, l’homme à qui elle appartenait ou celui qu’elle aimait allait mourir; quel que fût son veuvage, elle sentait que son deuil serait court; jeune, belle, entourée de toutes les faveurs du rang et de la fortune, la vie se murait devant elle et ne lui laissait ouvert qu’un sentier plein de sang: il fallait s’y baigner les pieds pour passer outre. Cette ironie, appelée mariage de convenance, avait atteint pour elle sa conséquence la plus extrême. Il est étrange, le fruit que greffe parfois, sur cet arbre de lui-même stérile, la passion révoltée contre la loi: dans sa fleur germe un cadavre. Il n’est pas de femme qui ne doive frémir en pensant qu’une faiblesse, une imprudence de coquetterie, une faute souvent inaccomplie peut faire tomber à ses pieds ce fruit effroyable et en éclabousser sa robe peut-être innocente. Sans doute, toutes les unions sans amour n’ont pas de ces catastrophes; mais nulle n’est assurée de s’y soustraire. Le préjugé qui rend l’homme solidaire des fautes de la femme qui porte son nom creuse en regard du lit nuptial une fosse toujours béante; et s’il est des maris peu soucieux de faire de cette fosse une baignoire où se lave leur honneur, d’autres ne reculent pas devant cette ablution. Telle qui ne se reproche qu’une faiblesse arrive au meurtre par une conséquence rigoureuse: elle a cru glisser sur des fleurs, c’est sur un mort qu’elle tombe.

Toute femme qui donne sa main sans son cœur évoque sur son avenir cette fatalité sans cesse menaçante. Malheur à elle alors si elle ne réussit pas au suicide de ce cœur qu’elle a gardé! malheur si, en entrant au froid sanctuaire, elle n’éteint pas son âme comme on souffle une lampe! Le manteau où se drape la vertu de celle que ne protège pas l’amour conjugal est toujours combustible: une étincelle suffit à l’incendie, le vent ne manque jamais; et quand le feu a pris, l’existence tout entière en est souvent dévorée.

Rêver, comme on commet un meurtre, dans le silence et l’isolement de la nuit, étouffer sous sa main les battements de son cœur pour que nul ne les entende, craindre la fièvre qui embrase les yeux et trahit le mal caché, craindre plus encore les pleurs qui les rougissent et dont il faudrait rendre compte, dévorer en secret ses soupirs, ses craintes, ses désirs, ses remords, voilà tout ce que Clémence avait connu de l’amour, et pour cela le sort lui avait versé le plus épouvantable des calices: le verre que vida Mlle de Sombreuil n’avait pas cette saveur affreuse, car il ne sortait point des veines d’un amant ou d’un mari.

Depuis quelque temps, les trois femmes gardaient le silence; les sons du piano étaient le seul bruit qui se fît entendre dans le salon; bientôt ce bruit lui-même cessa. Impatientée d’un passage qu’elle recommençait pour la dixième fois, Aline se leva tout à coup et s’approcha de la fenêtre devant laquelle était assise sa belle-sœur. Depuis quelques jours les deux femmes s’étaient à peine adressé une parole. La jeune fille, dont le bon cœur souffrait de cette contrainte, désirait un raccommodement; mais comme Clémence lui semblait peu disposée à faire le premier pas, elle chercha un sujet pour entrer en conversation. Tandis qu’elle était appuyée contre la fenêtre, jouant machinalement sur une vitre le passage qui avait excité son courroux, ses yeux erraient vaguement sur les coteaux boisés qui s’étendaient de l’autre côté de la rivière; elle finit par y trouver le premier mot quelle cherchait.