—Quelle fumée au-dessus du rocher de Montigny! s’écria-t-elle d’un air surpris; on dirait que le feu est au bois des frênes.
Mme de Bergenheim leva les yeux, frémit de la tête aux pieds en apercevant la gerbe de fumée qui se détachait sur le bleu du ciel au front du plateau et laissa retomber sa tête sur sa poitrine. En entendant les paroles d’Aline, Mlle de Corandeuil avait interrompu sa lecture et s’était tournée gravement du côté des fenêtres.
—Ce sont des bergers, dit-elle; ils auront fait du feu dans les broussailles au risque d’incendier le bois. Je ne sais en vérité à quoi pense ton mari; il emmène tout son monde à cette chasse, sans laisser un seul garde pour empêcher son domaine d’être dévasté.
Clémence ne répondit rien, et sa belle-sœur, qui attendait qu’elle dît quelque chose pour engager la conversation, retourna s’asseoir au piano d’un air boudeur.
—Grâce pour aujourd’hui! s’écria la vieille demoiselle aux premières notes; voilà assez longtemps que vous nous rompez la tête. Vous feriez mieux d’aller étudier votre histoire de France.
Aline ferma le piano avec humeur; mais, au lieu d’obtempérer à ce dernier conseil, elle resta assise sur le tabouret, avec la figure sombre d’un écolier mis en pénitence. Le silence régna quelques instants. Mme de Bergenheim avait laissé tomber sa broderie sans s’en apercevoir. De temps en temps un frémissement semblable à un frisson de froid agitait ses épaules; ses yeux se soulevaient pour suivre d’un regard où brillait une sorte d’égarement la colonne de fumée qui s’élevait au-dessus du rocher de Montigny; ou bien ils écoutaient, fixes et hagards, quelque bruit imaginaire. Chaque fois, le corps de la jeune femme semblait se briser sur son fauteuil dans un accablement plus profond.
—En vérité, dit tout à coup Mlle de Corandeuil en posant le journal sur ses genoux, depuis la révolution de Juillet les bonnes mœurs font des progrès admirables. Hier, c’est une femme de vingt ans qui se laisse enlever à Montpellier par son amant; aujourd’hui, en voici une autre à Lyon qui empoisonne son mari et s’asphyxie ensuite. Si j’étais superstitieuse, je dirais que c’est la fin du monde. Que penses-tu de pareilles atrocités?
Clémence souleva la tête avec effort.
—Il faut lui pardonner puisqu’elle est morte, dit-elle d’une voix sombre.