Il lâcha le bras de Clémence et retomba sur le matelas en poussant un sanglot. Ses yeux se fermèrent, et quelques paroles inintelligibles expirèrent sur ses lèvres d’où découlait une écume sanglante; il mourait.

Mme de Bergenheim s’accroupit sur le parquet et répéta deux ou trois fois, en imitant l’accent suffoqué de son mari:

—Je vous maudirais... Je vous maudirais.

Elle resta quelque temps immobile, les yeux fixés sur le corps étendu devant elle, avec une curiosité stupide. Ensuite elle se leva et courut devant la glace; elle s’y contempla un moment, par un caprice de folie, en écartant, pour mieux se voir, les cheveux qui lui couvraient le front. Tout à coup un éclair de raison lui revint; elle poussa un cri horrible en apercevant du sang à son visage; elle se regarda de la tête aux pieds; sa robe en était tachée; elle se tordit les mains d’horreur et les sentit mouillées. Le sang de son mari était partout. Alors la tête lui tourna de démence et de désespoir. Elle se précipita vers le balcon, et Bergenheim, avant d’expirer, put entendre le bruit d’un corps qui tombait dans la rivière.

Quelques jours après, la Sentinelle des Vosges renfermait le paragraphe suivant, écrit avec la désolation officielle des annonces mortuaires à trente sous la ligne:

«Un événement affreux qui met en deuil deux nobles familles vient de porter la consternation dans l’arrondissement de Remiremont. M. le baron de B***, l’un des plus riches propriétaires de notre province, a été tué dans une chasse au sanglier de la manière la plus déplorable. C’est de la main d’un de ses meilleurs amis, M. de G***, si connu par de nombreux ouvrages qui ont valu à leur auteur une réputation européenne, qu’il a reçu le coup mortel. Rien n’égale, dit-on, la douleur de ce dernier, cause involontaire de cette catastrophe. En apprenant ce tragique accident, Mme de B***, incapable de survivre à la mort d’un époux adoré, s’est noyée de désespoir. Ainsi, la même tombe a pu recevoir ce couple à la fleur de l’âge, et à qui la tendresse mutuelle la plus vive semblait promettre le plus heureux avenir, etc., etc.»

Dix-huit mois plus tard tous les journaux de Paris répétaient à leur tour, sauf quelques variantes, l’article suivant:

«Rien ne saurait donner une idée de l’enthousiasme qu’a excité hier au soir au Théâtre-Français la première représentation du nouveau drame de M. de Gerfaut. Jamais cet écrivain, dont les lettres déploraient depuis trop longtemps le silence, ne s’est élevé si haut. On annonce son départ pour l’Orient qu’il a l’intention de visiter depuis plusieurs années. Espérons que ce voyage tournera au profit de l’art et de nos jouissances, et que les belles et chaudes contrées de l’Asie seront une mine d’inspirations nouvelles pour le poète célèbre qui a marqué si glorieusement sa place à la tête de notre littérature...»

Le dernier vœu de Bergenheim a été réalisé: l’honneur de son mariage est resté sauf; nul n’a outragé d’un sourire incrédule la pureté du linceul de Clémence; et le monde n’a pas refusé à leur double tombe la considération banale dont il avait entouré leur existence. Au dénouement sanglant de cette dérision sociale qu’on nomme mariage de convenance, chacun des époux a subi la fatalité de sa condition particulière; l’un est mort, gladiateur du préjugé qui coud l’honneur de l’homme à la fragilité de la femme; l’autre victime des mœurs qui font de la jeune fille une marchandise ayant un cours où un seul chiffre est oublié—le cœur! Tous deux ont accompli leur destinée.

Octave de Gerfaut poursuit la sienne sur cette route de la renommée où l’on marche le front illuminé, mais les pieds saignants; car le sort inflige toujours au talent une souffrance qui en soit l’expiation. Le plus souvent, c’est le cœur qui paye les couronnes de la tête. Le génie réussit mal dans ses tendresses; il porte malheur à ce qu’il aime. Mirabeau, Byron, tous les hommes d’esprit hardi et d’âme énergique ont exercé ce don funeste; tous ont rendu douleur pour amour, désespoir pour dévouement.—C’est que l’auréole est de la nature de la foudre, elle brûle de sa flamme l’imprudente qu’éblouit son rayon; c’est que le bonheur n’éclôt guère dans le sillon tracé par ces hommes qui suivent une étoile; pour eux, les femmes sont un rêve, un caprice, une passion peut-être, mais jamais un but. La gloire, voilà le but; et ils y vont, n’importe quels anges ils blessent dans leur course et laissent par le chemin mourants et désespérés. Le navire qu’on met à flot s’inquiète-t-il des guirlandes qui le décorent? Tombent les fleurs! la mer est là! Sans doute c’est une triste loi, celle qui trempe le talent dans l’égoïsme pour qu’il porte plus loin; c’est la loi qui veut que le boulet soit de fer.