Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes, au bord de l’eau. Celle allée décrivait une courbe autour du jardin anglais et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale; dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres gigantesques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt épaississaient leurs futaies, tantôt s’ouvraient en clairières, donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni. Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose, en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille, communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction, privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la vieille Marceline, il était difficile d’apercevoir de loin cette tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eu le cœur bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un instant d’examen, eût regretté ses pas.

Mme de Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes, d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil, elle paraissait à peine jolie; au second, elle excitait une attention involontaire; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui eussent paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en nuances et en oppositions. Les cheveux, d’un châtain clair et doux, s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste régnait dans la bouche: le peu de distance qui la séparait du nez eût paru, d’après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d’une volupté angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté. L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sous leurs paupières, n’eussent fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une inexprimable douceur.

L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui donne le sien a son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste dans l’orgueil, ou de plus exalté dans la tendresse, on pouvait tout supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour lesquelles on dédaigne les concerts du ciel; mais peut-être se fût-il trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux!

En ce moment, la rêverie de Mme de Bergenheim rendait plus impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Était-ce l’ennui dont elle avait fait l’aveu à sa tante? Mais cette maussade habitude de l’âme se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or les yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus intense, et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent revêtu en sortant une forme perceptible.

Était-ce mélancolie? La plainte monotone du torrent, dans les bois le chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs, enfin à toute cette nature élégiaque, Mme de Bergenheim n’accordait ni un regard ni un soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif; c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.

Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit. Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Mme de Bergenheim, le corps jeté en arrière et les yeux très ouverts, le regardait d’un air plus agité que surpris.

—C’est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps perdue et que je retrouve!

—Quelle folie, monsieur! répondit-elle d’un ton très bas et en étendant la main pour l’arrêter.

—De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler, m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet instant! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin de vous, loin du ciel! deux mois de tristesse, de chagrin, de malheur!—Mais vous êtes pâle! Avez-vous donc souffert aussi?