—Beaucoup, en ce moment.
—Clémence!
—Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton très sérieux.
—Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine?
Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut saisir une main aussitôt retirée. Mme de Bergenheim écoutait avec peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut comprit cette pantomime. Étudiant à son tour la localité, il eut promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un des massifs du parc. Un banc rustique, adossé contre un grand chêne au bord de la lisière, semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la solitude ou parler d’amour. De là l’on pouvait voir venir le péril, et, en cas d’alarme, le bois offrait un asile à peu près sûr. Assez expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette position, le jeune homme se dirigea de ce côté sans affectation, tout en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère, soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle-même, Mme de Bergenheim se mit à marcher près de lui.
—Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai souffert en ne vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour, je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh! dites que je me suis trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me pardonnez de vous avoir suivie! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez; mais si vrai, si dévoué!
Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en secouant sa jolie tête comme fait un enfant qui entend bourdonner une guêpe dont il redoute la piqûre; puis, comme ils étaient arrivés devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée:
—Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont qu’il faut prendre.
Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait été partagée.
—Écoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard suppliant, j’ai tant de choses à vous dire! De grâce, accordez-moi un seul instant.