—Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu, parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme, et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre voix si douce; parce que vivre loin de vous m’est impossible; parce que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me pardonniez pas?
—Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez-vous de moi si vous pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand je serais assez folle pour cela,—ce qui ne sera jamais,—à quoi cela vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions! Mon Dieu! que vous me tourmentez! que vous me rendez malheureuse!
—Votre tante ne sort jamais; elle ne me verra donc pas, à moins que je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de danger.
—Mais ses domestiques qu’elle a amenés! mais le mien qui vous a vu chez elle! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.
—Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaisse sous ce costume! Ne craignez donc rien, je serai si prudent! Pour le bonheur de vous apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de bûcheron.
Mme de Bergenheim sourit dédaigneusement.
—C’est tout à fait pastoral, reprit-elle; mais je croyais qu’on ne voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet, je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée, inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination. C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois, quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas fait berger?
Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi; dans toutes les sentimentales controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne s’agit pas de perdre la partie, pour le petit plaisir d’une riposte bien appuyée; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent égorger à fer émoulu avec cette dextérité qui fait ressembler une coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un moineau tout vif.
Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant Mme de Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la jeune femme paraissait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si elle eût été couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si l’on en croit Homère, de sept peaux de taureau et d’une lame d’airain.
Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse, Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail de ce costume et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Cette idée lui ôta pour un instant sa présence d’esprit; et, au lieu de répondre, il se mit machinalement à tourner son chapeau entre ses doigts, ni plus ni moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire, cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance embarrassée un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle repartie spirituelle, quelle phrase passionnée, pouvait égaler la flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse?