—Elle est si jolie!... et puis c’est la sainte Vierge... Ah! j’entends la voix de M. de Gerfaut dans le jardin.
La jeune fille se releva vivement et courut à la fenêtre, d’où, cachée derrière les rideaux, elle pouvait sans être vue observer ce qui se passait au dehors.
—Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade, car ils sont très crottés tous les deux. Si vous aviez vu quelle jolie petite casquette a M. de Gerfaut!
—En vérité, il lui a tourné la tête, pensa Mme de Bergenheim avec un mouvement d’humeur très prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir.
Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en holocauste à l’amour de la propriété, monomanie habituelle des campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet revenant de la chasse aux canards?—Ne faites pas attention; nous sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas, le bourreau! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante pour les bottes mal cirées d’un soupirant.—Mais, en général, les maris n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.
—O race de propriétaires campagnards! vous tous qui coupez vos bois, fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes, récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos; race de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil général, race d’abonnés à la Gazette de France ou au Journal des Débats; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous; vous nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous habillez pour notre argent; vous êtes donc estimables, vous êtes honorables, vous êtes considérables; mais de votre compagnie, que Dieu nous délivre à jamais!
Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui, sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques (c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier d’amant: les factions par la neige, les ascensions sur les murs, le blocus dans un cabinet borgne, l’emprisonnement au fond d’une armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros; il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim, s’intéressa aux plantations, trouva les prés très verts, les futaies admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes, s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui augmenterait considérablement la valeur des bois; promit à quelques arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une manœuvre habile.—Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux, il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son médoc, comme lui, Bergenheim, pouvait l’être de ses luzernes et de ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et vin subtil, bouquet et arome, toute la kyrielle du métier, comme un commis-voyageur faisant l’article; il força Christian d’accepter d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède; mais Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère, reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à exécution.
En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition, une des premières paroles de Christian fut:
—Ce M. de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu sois souffrante. Il est bon musicien, ainsi que Marillac; vous auriez chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi et de descendre dîner.