—Je ne peux cependant pas lui avouer que M. de Gerfaut m’aime depuis un an, dit en elle-même Mme de Bergenheim.

Un instant après, Mlle de Corandeuil arriva d’un air pincé et s’assit dans un fauteuil devant le lit.

—Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette indisposition. Je vois clairement que vous voulez faire une impolitesse à M. de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en dire un mot à votre mari; nous verrons si son intervention sera plus puissante que la mienne.

—Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant sur son séant et en essayant de lui prendre la main.

—Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.

—Mais c’est une persécution! s’écria Mme de Bergenheim, en retombant sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé tout le monde? Aline, ma tante, mon mari—sans compter moi, qui en perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la fièvre. Il faut à tout prix en finir.—Elle sonna violemment.

—Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne sous aucun prétexte, et n’entrez pas vous-même avant que je sonne; je veux essayer de dormir.

Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle fut sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement de colère; elle s’assit ensuite à son bureau et se mit à écrire rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que le paraphe napoléonien.

Quand un jeune homme qui, suivant l’usage, commence par la fin, trouve une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit s’armer de patience et de résignation avant de lire le contenu.