22 juin 1883.
A 4 heures du matin on se remet en marche. Nous ne tardons pas à entrer dans la montagne. Nous nous élevons d’abord par des pentes douces couvertes de bois ou de broussailles ; ce sont surtout des oliviers et des lentisques ; beaucoup de gibier : lièvres, perdreaux, tourterelles. A partir d’un fondoq[5] devant lequel nous passons, le terrain change : le sol devient rocheux, les côtes raides, le chemin difficile ; les arbres s’éclaircissent et sont remplacés par le myrte et la bruyère. A 6 heures et demie, nous atteignons le col.
Voici le profil du versant que nous venons de gravir.
La descente, rocheuse d’abord, nous ramène ensuite dans une région boisée où la culture réapparaît dans les fonds. Peu à peu les ravins s’élargissent ; leurs flancs s’abaissent. Enfin nous voici en plaine. Jusqu’à Tétouan, ce ne sont que larges vallées toutes couvertes de grands champs de blé s’étendant à perte de vue ; au milieu, des rivières roulent paisiblement leurs eaux limpides. A 9 heures et demie nous voyons la ville. Elle se dessine en ligne blanche sur un rideau de hautes montagnes bleuâtres ; à 11 heures, nous y entrons.
Aujourd’hui comme hier, j’ai rencontré beaucoup de passants sur le chemin, surtout en plaine : c’étaient presque tous des piétons, paysans qui se rendaient aux champs ; peu étaient armés : il y avait un assez grand nombre de femmes ; la plupart ne se voilaient pas. Hier, j’ai vu une grande quantité de troupeaux, beaucoup de bœufs ; ces derniers m’ont frappé par leur haute taille. Dans toute la route, un seul passage difficile, les environs du col. Sol en général terreux. Un seul cours d’eau important, l’Ouad Bou Çfiḥa (berges escarpées de 5 à 6 mètres de haut ; eau claire et courante de 6 à 8 mètres de large et de 0,30 à 0,40 centimètres de profondeur ; lit de gravier). On le franchit sur un pont de deux arches en assez bon état. Il ne faudrait pas conclure de là que les ponts soient au Maroc le moyen de passage ordinaire des rivières : ils sont, au contraire, fort rares : je ne pense pas en avoir vu plus de cinq ou six dans mon voyage. Je citerai en leur lieu ceux que j’ai rencontrés. Habituellement c’est à gué qu’on traverse les cours d’eau.
Il est inutile, je pense, de dire qu’il n’y a point de routes au Maroc : on n’y trouve qu’un très grand nombre de pistes qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, en formant des labyrinthes où l’on se perd vite, à moins d’avoir une profonde connaissance du pays. Ces pistes sont des chemins commodes en plaine, mais très difficiles et souvent dangereux en montagne.
Deux choses surtout m’ont frappé dans cette première journée de voyage : d’abord l’eau fraîche et courante qui, malgré la saison, coule dans la multitude de sources, de ruisseaux, de petites rivières que j’ai rencontrés ; puis la vigueur extraordinaire de la végétation : de riches cultures occupent la majeure partie du sol et les endroits incultes eux-mêmes sont couverts d’une verdure éclatante : pas de plantes chétives, pas de places sablonneuses ni stériles : les lieux les plus rocheux sont verts : les plantes percent entre les pierres et les tapissent.
2o. — SÉJOUR A TÉTOUAN.
Tétouan s’élève sur un plateau rocheux qui se détache du flanc gauche de la vallée du même nom et qui la barre en grande partie. Dominée au nord et au sud par de hautes montagnes, ayant à ses pieds les plus beaux jardins du monde, arrosée par mille sources, elle a l’aspect le plus riant qu’on puisse voir. La ville est assez bien construite et moins sale que la plupart des cités du Maroc : ses fortifications consistent en une qaçba[6], s’élevant au nord-ouest de la ville, et en une enceinte en briques de 5 mètres de haut et de 30 ou 40 centimètres d’épaisseur ; quelques canons hors d’usage grimacent en manière d’épouvantails aux abords de chaque porte. Tétouan est grande, mais les quartiers excentriques en sont peu habités et en partie ruinés : beaucoup de mosquées : pas de bâtiment remarquable, si ce n’est le massif donjon du mechouar. Le quartier commerçant est animé, surtout le mercredi, jour de marché. Il y a un grand mellaḥ, le plus propre et le mieux construit que j’aie vu au Maroc. Tétouan peut avoir 20000 à 25000 habitants, dont environ 6000 Israélites. Elle a pour gouverneur un qaïd nommé directement par le sultan. L’autorité de ce magistrat s’étend sur le territoire situé entre la mer et les tribus indépendantes du Rif d’une part, et les provinces de Tanger et d’El Ạraïch de l’autre. Les environs de la ville sont d’une grande fertilité ; les fruits de ses immenses jardins sont renommés dans tout le nord du Maroc : on les exporte à El Qçar et à Fâs. La vallée de l’Ouad Tétouan, après s’être resserrée en face de la ville au point d’y former un véritable kheneg, reprend aussitôt au-dessous d’elle une grande largeur : en même temps, les montagnes qui la bordent, et qui étaient très hautes jusque-là, s’abaissent et deviennent des collines. Dès lors la vallée n’est plus, jusqu’à la mer, qu’un immense champ de blé semé de fermes et de jardins.