Revers nord des monts Beni Hasan. (Vue prise à 2 kilomètres de Tétouan, du chemin de Tanger.)
Croquis de l’auteur.
Je demeurai dix jours à Tétouan ; ce n’est pas que ce long séjour entrât dans mes projets ; bien au contraire. Mon désir était de partir le plus tôt possible pour Fâs : mais je tenais à y aller par un chemin déterminé, passant par les territoires des Akhmâs, des Beni Zerouâl, des Beni Ḥamed[7]. Je me mis donc, dès mon arrivée, en quête d’un guide qui me conduisît par cette voie. Je rencontrai de graves obstacles. Les tribus dont je voulais traverser les terres étaient insoumises, et de plus célèbres par leurs brigandages ; les caravanes évitaient avec soin leurs territoires ; les courriers n’osaient y passer : on leur prenait leurs lettres et leurs vêtements ; les ṭalebs mêmes ne s’y aventuraient qu’à condition d’être à peu près nus. — Bref, malgré mes recherches, malgré mes offres, je n’avais encore, après huit jours, pu trouver personne qui se chargeât de me conduire. Je fis une dernière tentative : je m’adressai à des cherifs, à des marabouts de Tétouan : peut-être avaient-ils de l’influence, des amis, dans ces régions, et pourrait-on les traverser avec leur protection : partout la réponse fut négative ; mais, me disait-on en même temps, ce qui était impossible d’ici devenait aisé de Fâs ; là se trouvaient des personnages pour qui me faire voyager en ces tribus serait chose facile. Ces dernières paroles, que je reconnus plus tard être la vérité, me décidèrent à ne pas m’obstiner davantage. Je résolus de partir pour Fâs par le chemin ordinaire, celui d’El Qçar.
Auparavant je consacrai deux journées à une excursion à Chechaouen, petite ville du Rif située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tétouan.
3o. — EXCURSION A CHECHAOUEN.
2 juillet.
Je sors de Tétouan à 8 heures du matin ; un guide musulman est mon unique compagnon. D’ici à Chechaouen, nous avons à traverser les territoires de trois tribus, les Beni Ạouzmer, les Beni Ḥasan, les Akhmâs : les deux premières sont soumises : on y voyage seul en sécurité ; la dernière ne l’est pas : quand nous en approcherons, nous aviserons à prendre nos précautions.
Durant toute la route le chemin est aisé. On est continuellement en montagne : par conséquent beaucoup de montées, beaucoup de descentes, un terrain généralement pierreux ; mais de passage difficile, point. Au début, dans la basse vallée de l’Ouad Meḥadjra, le pays a un aspect sauvage : la rivière est encaissée entre deux hauts talus tout couverts de broussailles ; myrte, bruyère, palmiers nains, et surtout lentisques : au delà de ces talus on ne voit, à l’ouest, que de longues croupes boisées se succédant les unes aux autres ; à l’est, que la haute muraille rocheuse qui couronne le Djebel Beni Ḥasan. Cette dernière se dresse toute droite au-dessus de nos têtes : à peine se trouve-t-il entre elle et les lentisques une étroite bande de cultures : quant à l’ouad, c’est un torrent aux eaux vertes et impétueuses. Mais après quelque temps le paysage se modifie : la bande de cultures s’élargit ; des troupeaux paissent dans les broussailles ; on rencontre des villages. On marche encore : la rivière prend un autre nom : un palmier solitaire croissant sur sa rive la fait appeler Ouad en Nekhla. A ce moment s’opère un changement complet : lentisques et palmiers nains disparaissent : les talus s’arrondissant deviennent des côtes assez douces, que garnissent des cultures. Le Djebel Beni Ḥasan présente maintenant un aspect enchanteur : des champs de blé s’étagent en amphithéâtre sur son flanc et, depuis les roches qui le couronnent jusqu’au fond de la vallée, le couvrent d’un tapis d’or : au milieu des blés, brillent une multitude de villages entourés de jardins : ce n’est que vie, richesse, fraîcheur.
Des sources jaillissent de toutes parts : à chaque pas on traverse des ruisseaux : ils coulent en cascades parmi les fougères, les lauriers, les figuiers et la vigne, qui poussent d’eux-mêmes sur leurs bords. Nulle part je n’ai vu de paysage plus riant, nulle part un tel air de prospérité, nulle part une terre aussi généreuse ni des habitants plus laborieux.