Départ à 8 heures du matin. Nous marchons seuls : devant demeurer toute la journée sur le territoire des Ilalen, Ou Ạddi nous suffit comme protection. Nous continuons à cheminer sur le plateau d’hier : il ne se modifie pas ; même sol, mêmes ondulations ; les cultures le couvrent en entier, les amandiers l’ombragent à perte de vue ; plus de villages que jamais. Jusqu’à présent les amandiers n’avaient ni fleurs ni feuilles : je les verrai tous en fleur à partir du Tenîn de Touf el Ạzz. A 11 heures, j’atteins la limite septentrionale du plateau ; il finit de ce côté aussi brusquement que vers le sud. En le quittant, je descends une succession de ravins qui me mènent à une vallée profonde, celle de l’Ouad Ikhoullan. La région qu’on traverse jusque-là est montagneuse et boisée : côtes terreuses semées de blocs de roche, grands argans, pentes raides, gorges encaissées. Au fond de ces dernières sont des ruisseaux à sec, avec des lits de galets et parfois de roc. Sur les croupes, à l’ombre des argans, poussent des genêts à fleurs jaunes de 1 mètre de haut ; beaucoup de verdure au ras du sol ; entre les rochers percent des taçououts, les premiers que je voie depuis le Moyen Atlas. Ces forêts ne sont pas désertes ; plusieurs villages apparaissent sur les crêtes ou à mi-côte, et un plus grand nombre au fond des ravins. Chacun d’eux a sa ceinture de jardins, plantations en amphithéâtre où croissent amandiers, grenadiers et oliviers. Les chemins de cette région sont pénibles : je descends plusieurs rampes très rapides ; point de passage difficile.

A 3 heures, je parviens à la vallée de l’Ouad Ikhoullan ; elle a 400 mètres de large et est couverte de cultures ; les flancs en sont de hauts talus boisés ; plusieurs villages sont près de moi, dans le fond ; d’autres brillent au versant de la montagne. Au milieu de la vallée serpente la rivière, dont le lit à sec, tantôt de gravier, tantôt de galets, a 50 ou 60 mètres de large. J’en descends le cours durant un quart d’heure, puis je gagne le pied du flanc gauche. Je le gravis. Terrain semblable à celui de tout à l’heure, boisé de grands argans, avec gazon, genêts, taçououts, poussant à leur ombre ; pentes raides, sol tantôt pierreux, tantôt terreux, hérissé de blocs de roche. A 4 heures et demie, j’arrive au sommet de la côte. Je me trouve en face d’un nouveau plateau, analogue à celui de ce matin en fertilité, abondance de cultures et nombre de villages, mais plus accidenté. Nous nous y engageons et nous y marchons durant le reste de la journée. A 5 heures et demie, on fait halte : nous voici à Afikourahen, petit village, patrie de Ou Ạddi. Le plateau où nous sommes est cultivé sur toute son étendue ; on ne voit plus d’amandiers : de grands argans, arbres séculaires, les remplacent ; plantés symétriquement dans les champs, ils les couvrent à perte de vue. Ce plateau est comme un second échelon du Petit Atlas, celui que j’ai quitté ce matin en formant le premier. Je n’en traverserai plus d’autre d’ici à la vallée du Sous : Afikourahen domine directement celle-ci. De la maison de Ou Ạddi, la vue est merveilleuse : à l’ouest, dans le lointain, la plaine des Chtouka, et au delà une ligne bleue, l’Océan ; au nord, la vallée de l’Ouad Sous, bordée par la masse sombre et les pics neigeux du Grand Atlas ; au point où l’Atlas expire et où commence la mer, on distingue, à 75 kilomètres, Agadir Iṛir, dont les murs blancs couronnant un cône bleuâtre brillent au soleil comme un diadème d’argent.

L’Ouad Ikhoullan est la seule rivière que j’aie vue aujourd’hui. J’ai rencontré beaucoup de monde sur les deux plateaux traversés au commencement et à la fin de la journée, peu dans la région montagneuse et boisée qui les sépare : sur les plateaux, c’étaient des travailleurs labourant les champs ; dans la montagne, des voyageurs isolés. En passant dans la vallée de l’Ouad Ikhoullan, il s’est produit un incident qui a failli être funeste à Ou Ạddi. Comme nous descendions la rivière, nous apercevons derrière nous cinq hommes, armés jusqu’aux dents, lancés à notre poursuite. Ou Ạddi les regarde : « Ce sont des Ikhoullan qui courent après moi ! » s’écrie-t-il. Échanger son long fusil de Chleuḥ contre le fusil à deux coups du Ḥadj, s’enfuir à toutes jambes vers le hameau le plus proche, est pour lui l’affaire de moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le Ḥadj et moi restons en arrière. Les cinq Ikhoullan ne s’arrêtent pas à nous ; ils nous dépassent, cherchant à rejoindre notre compagnon. Bientôt ils disparaissent dans le village où nous l’avons vu entrer. Nous attendons quelque temps, très anxieux du sort de Ou Ạddi. Enfin le voilà qui revient, avec un notable du lieu, son ami, de qui il a eu le temps de prendre l’ạnaïa. D’un autre côté retournent ses ennemis, arrivés trop tard pour lui faire un mauvais parti. Notre compagnon nous rejoint : nous nous remettons aussitôt en route ; son sauveur nous escorte pendant une heure, jusqu’à ce que nous soyons en sûreté. Les hommes qui nous ont poursuivis appartiennent à un village devant lequel nous avons passé : ce ne sont pas des brigands. Ilalen comme Ou Ạddi, ils font partie de la fraction des Ikhoullan, tandis que notre ami est de celle d’Afra : les deux groupes sont en ce moment en guerre. Ou Ạddi avait été aperçu de ce village : aussitôt sa présence connue, cinq hommes s’étaient mis à sa poursuite, non pour nous voler, mais pour le tuer.

2o. — D’AFIKOURAHEN A MOGADOR.

18 et 19 janvier.

Séjour à Afikourahen. Je suis l’hôte de Ou Ạddi. Il y a plus d’un an qu’il n’avait vu sa famille ; je lui accorde deux jours de repos auprès d’elle.

Les constructions de ce pays sont soignées : tout est en pierres cimentées ; les habitations sont grandes et élégantes ; elles ont un ou deux étages, des escaliers commodes, des portes larges et solides. Dans les régions que j’ai parcourues depuis Tatta et dans celles que je traverserai d’ici à Mogador, les villages ne sont point entourés de murs : cependant il existe des distinctions ; les uns, bien qu’ouverts, sont organisés d’une façon défensive, les autres sont sans défense. Chez les Isaffen, les Iberqaqen, les Ilalen, la plupart sont aménagés de manière à pouvoir résister à une attaque : dans la fraction d’Afra, les murs des maisons sont percés de meurtrières à chaque étage et les terrasses munies d’un parapet crénelé. Ces précautions disparaîtront dès que je quitterai les Ilalen, et les hameaux présenteront l’aspect le plus pacifique. Jusqu’à mon entrée dans la fraction d’Afra, les habitations étaient réunies en villages ; d’Afra à Mogador, il n’en sera presque jamais ainsi : sauf rares exceptions, je ne rencontrerai plus de villages, mais des hameaux, ou des demeures disséminées seules ou par petits groupes dans la campagne ; plus rien de guerrier ; parfois une tour se dressera entre quelques maisons : ce ne sera qu’un ornement, signe de la demeure d’un riche. Dans cette région je cesserai de voir des jardins entourer les lieux habités ; adieu figuiers, grenadiers, vignes, frais bosquets, ceinture habituelle des villages marocains : d’ici à Mogador, hameaux et maisons s’élèvent tristement en plein champ, au milieu des labourages. Tout au plus ont-ils des haies de cactus. On voit d’après ce qui précède que la tiṛremt d’un modèle si régulier et si uniforme, que j’ai rencontrée constamment du Tâdla à Tazenakht, n’existe en aucune façon dans ces contrées. Je suis, depuis Tisint, en plein pays d’agadirs.

Le costume demeure ce qu’il était à Tizgi et dans les tribus intermédiaires ; un détail d’équipement, la poudrière, se modifie chez les Ilalen. Elle consiste en une petite boîte métallique, en forme de cylindre très bas. Ce modèle est en usage chez les Ilalen et les Chtouka ; dans le reste du bassin du Sous et chez les Ḥaḥa, on se sert de la corne, du type connu. Le fusil et le poignard sont les mêmes qu’auparavant ; pas de sabres ni de baïonnettes.

20 janvier.

Départ à 10 heures et demie. Nous reprenons notre marche sur le plateau où nous sommes ; il est toujours couvert de cultures, toujours semé d’une foule de villages. A midi, je passe de la tribu des Ilalen dans celle des Chtouka ; le pays ne se modifie pas : politiquement, cette frontière est importante ; elle marque la limite entre le blad es sîba, d’où je sors, et le blad el makhzen, où j’entre. Jusqu’à 2 heures, le plateau reste tel qu’il était auprès d’Afikourahen, fort accidenté ; à 2 heures, il s’aplanit et ne présente dès lors que des ondulations légères ; il continue à être cultivé à perte de vue, ombragé d’argans et semé de villages : ceux-ci sont moins nombreux que chez les Ilalen. Vers 3 heures, j’arrive au bord septentrional du plateau, au sommet du talus qui le sépare de la plaine du Sous ; ce talus est analogue à celui que j’ai descendu hier, de 11 heures à 3 heures : côtes raides et ravinées ; terrain pierreux, avec beaucoup de rochers, boisé d’argans ; sous les arbres, des genêts jaunes, des jujubiers sauvages, des taçououts couvrent le sol. Chemin pénible, mais non difficile. J’entre dans la forêt et me mets à descendre ; vers 4 heures moins un quart, je parviens au pied du talus. Devant moi s’étend une plaine triangulaire, de 5 à 6 kilomètres de long ; un kheneg, vers lequel je me dirige, la termine ; elle est entourée d’une ceinture de collines basses sur les premières pentes desquelles brillent, comme des taches blanches, une multitude de hameaux. La plaine est couverte de cultures ombragées d’argans ; sol de sable, sans une pierre. Ici, comme chez les Ilalen, la plupart des groupes d’habitations sont dominés par une tour indiquant la demeure du chikh ; les constructions n’ont plus l’appareil défensif des précédentes. Elles cessent d’être de pierre et sont en pisé blanc. A 4 heures et demie, j’atteins l’entrée du kheneg ; je m’y arrête au hameau de Taourirt ou Selîman.