Durant la journée, j’ai rencontré beaucoup de monde sur le chemin, travailleurs et voyageurs. Le seul cours d’eau de quelque importance que j’aie vu est l’Asif Aït Mezal (lit de gros galets de 15 mètres de large, au milieu duquel coulent 5 mètres d’eau de 30 centimètres de profondeur). Parmi les villages qui se sont trouvés sur mon chemin, il en était un d’aspect particulier : celui d’Aït Sạïd. Les maisons, hautes, à terrasses couronnées de créneaux, en sont autant de petits châteaux ; toutes sont blanchies, luxe suprême du pays : il n’en existe point de plus belles dans les villes. Ce sont les demeures de la riche famille des Aït Sạïd. Celle-ci est une nombreuse maison de négociants faisant le commerce entre Mogador d’une part, le Sahel, Aqqa, Tizounin et Tindouf de l’autre : elle exporte de Mogador les objets de provenance européenne et y importe les dattes et la gomme du Sahara, les amandes des Ilalen et les produits du Soudan qu’elle achète à Tindouf et dans le Sahel. Les Aït Sạïd ont des résidences en ce lieu qui est leur berceau, mais une partie d’entre eux vit à Mogador.

A Taourirt ou Selîman, nous recevons l’hospitalité du chikh du village. Le nom de chikh, chez les Chtouka et les Ilalen, signifie l’homme le plus riche du hameau ; tout petit centre, fût-il de 3 ou 4 maisons, a son chikh ; il ne s’ensuit pas que cet individu soit un grand personnage. Dans le blad el makhzen, ces chikhs sont nommés ou acceptés par les qaïds ; leur considération n’en est pas augmentée et ils n’ont jamais que celle, passagère, qui s’attache à leur fortune.

Chez les Chtouka, les armes sont les mêmes que chez les Ilalen, mais les vêtements changent : plus de khenîf ; chaque homme porte une chemise de cotonnade ou de laine blanche, un petit turban blanc laissant à nu le sommet de la tête, un ḥaïk ou un bernous de même couleur ; le bernous a une forme et un nom particuliers : il est très court et s’appelle selḥam. Pour les femmes, la toilette n’offre pas de modification, à l’exception du voile de laine noire qui disparaît. Le costume des Chtouka est celui des Ksima et des Ḥaḥa.

Les Chtouka, comme les Ksima, les Ḥaḥa et les diverses tribus que j’ai traversées depuis Tizgi Ida ou Baloul, sont Imaziṛen (Chellaḥa) et parlent le tamaziṛt. Celles qui habitent la montagne, Isaffen, Iberqaqen, Ilalen, ne savent guère que cette langue ; parmi celles de la côte, chez les Ksima surtout, l’arabe est répandu.

21 janvier.

Départ à 8 heures et demie. Durant toute la journée, nous marcherons de concert avec une caravane que nous avons rencontrée hier au gîte. Bien que nous soyons en blad el makhzen, il est plus prudent d’aller en compagnie que de cheminer seuls. Après avoir traversé le kheneg à l’entrée duquel je m’étais arrêté hier, je trouve une immense plaine où je cheminerai jusqu’au soir ; plaine de sable rose, unie comme une glace, sans une pierre, sans une ride, sans une ondulation, s’étendant depuis le pied du Petit Atlas, où je suis, jusqu’à la mer d’une part, au Grand Atlas de l’autre, et traversée par l’Ouad Sous. La portion que j’ai devant moi, occupée presque tout entière par les Chtouka, est d’une fécondité admirable ; une partie est cultivée, l’autre est en pâturages et en forêts. Les cultures ne sont plus semées d’argans ; aucun arbre ne les ombrage : ce sont des successions de champs uniformes séparés par des haies vives ; çà et là, on y voit des puits ; et, auprès, quelques figuiers ; une multitude de hameaux s’y élèvent : dans les portions labourées, on en a sans cesse douze ou quinze en vue : ils sont ouverts et sans défense, les tours y sont rares ; ce sont des constructions de pisé rose, sans arbres aux alentours, si ce n’est des figuiers de Barbarie ; ils respirent la prospérité. Ces parties cultivées de la plaine forment une des contrées les plus fertiles et les plus peuplées du Maroc. Les portions boisées présentent un aspect tout différent : là, plus de champs, plus d’habitations ; des forêts d’argans séculaires étendent leur ombre sur la surface unie du sol, qui se couvre d’immenses pâturages ; pas un sillon, pas une maison n’interrompent la monotonie de ces vastes prairies, sous leur dôme de feuillage : seuls habitants de ces solitudes, on rencontre de loin en loin des troupeaux de vaches, de moutons et de chameaux, paissant sous les arbres. La principale de ces forêts s’appelle Targant n Ououdmim ; elle est célèbre par ses serpents : les Ạïssaoua y viennent de loin en faire leur provision.

Cheminant ainsi, tantôt à travers le recueillement des grands bois, tantôt au milieu de riantes cultures et d’innombrables villages, je parviens vers le soir non loin de l’Ouad Sous. Je m’arrête à 5 heures dans un hameau, à quelque distance du fleuve.

Je n’ai cessé de rencontrer beaucoup de monde sur le chemin. De toute la journée, il ne s’est pas présenté un seul cours d’eau, ni rivière ni ruisseau. J’ai passé par un marché, le Tenîn des Ida ou Mḥammed, où j’ai fait une halte assez longue.

22 janvier.

Départ à 6 heures et demie du matin. Je me dirige vers l’Ouad Sous ; d’ici là ce n’est qu’un vaste jardin : champs bordés de cactus, ombragés d’oliviers, de figuiers et d’argans, semés d’une foule d’habitations ; le chemin, garni de haies, serpente entre les vergers et les maisons qui se succèdent sans interruption. Au travers de cette riche contrée, j’arrive, à 7 heures et demie, au bord du fleuve. Je le franchis à un gué : le lit, de sable, a 100 mètres de large ; 75 mètres sont à sec ; les 25 autres sont occupés par une nappe d’eau limpide, profonde de 50 centimètres ; courant de rapidité moyenne. En amont et en aval du gué, le fleuve, gardant même largeur, change d’aspect : l’eau, moins courante et moins haute, s’étend sur la surface du lit dont le fond, devenu vaseux, se garnit de roseaux. Depuis l’endroit où je l’ai passé jusqu’à celui où je le perdrai de vue, l’Ouad Sous aura la même apparence : une bande de 100 mètres couverte de roseaux. Je descends la rive droite ; le sol est à peine à un mètre au-dessus du niveau de l’eau ; c’est du sable, tapissé de gazon et de joncs, et ombragé de tamarix. Ce terrain bas et humide, qui forme un ruban de 300 mètres le long du côté droit, peut être considéré comme faisant partie du lit. Au Tlâta des Ksima, je quitte les bords du fleuve et gagne un village voisin, résidence de Sidi Ạbd Allah d Aït Iaḥia, marabout d’Ez Zaouïa, de Tisint, depuis longtemps établi en cette région. Du Tlâta à sa demeure, ce ne sont que cultures, jardins et villages : au milieu de la verdure se dresse, dominant le pays, la haute maison blanche de Ḥadj El Ạrabi, vrai château, avec deux énormes tours que j’aperçois depuis Taourirt ou Selîman. Ḥadj El Ạrabi est un simple particulier, fort riche.