Aussitôt que j’eus reçu les lettres que j’attendais de France, je me mis en route vers le sud pour regagner Tisint. Mon ami le Ḥadj m’avait attendu : cette fois je partais seul avec lui ; il avait renvoyé son compagnon.

Du 14 au 20 mars 1884.

Partis de Mogador le 14 mars, avec le fils de S. Ạbd Allah d Aït Iaḥia, que son père nous avait donné comme escorte, nous arrivâmes à la maison des religieux, dans la tribu des Ksima, le 20 du même mois. Des pluies torrentielles qui étaient tombées pendant une partie de cette période avaient entravé notre marche ; c’est pourquoi nous avions mis sept jours à parcourir une distance qui se franchit d’ordinaire en quatre. Nous avions suivi une route différente de la première, mais qui n’avait donné lieu à aucune remarque nouvelle. Par suite des pluies, les rivières s’étaient grossies : là où un mois et demi auparavant je n’avais vu que des lits desséchés, je trouvais des torrents impétueux. L’Ouad Aït Ạmer, que je traversai au même point qu’à l’aller, formait une rivière large de 20 mètres, profonde de 70 centimètres et si rapide que j’eus beaucoup de peine à la passer.

Aussitôt parvenus à la demeure de notre compagnon, celui-ci nous chercha un de ses parents, marabout originaire de Mrimima et ami du Ḥadj. Ce marabout, S. Iaḥia Bou Ḥebel, moins grand personnage que Sidi Ạbd Allah, est plus connu que lui dans la région nouvelle où nous allons entrer : comme S. Ạbd Allah a ses serviteurs religieux parmi les Ksima et les Ḥaḥa, il a les siens chez les Imseggin et les Houara. Il fut convenu qu’il nous escorterait jusqu’à Douar Oumbarek ou Dehen. Ce point se trouve sur la rive droite de l’Ouad Sous, à quelque distance du fleuve, au nord-est d’Igli.

21 mars.

Départ à 7 heures du matin, en compagnie de Sidi Iaḥia. Je remonte l’Ouad Sous, à 1 ou 2 kilomètres de sa rive droite. Je le verrai toute la journée, serpentant au milieu des tamarix, entouré de cultures, avec de grands oliviers ombrageant son cours et deux rangées de villages échelonnés sur ses rives. Ce qu’il sera aujourd’hui, il le restera jusqu’au delà d’Igli. Le fleuve, avec sa bordure de champs, d’arbres et d’habitations, forme une large bande verte se déroulant au milieu de la plaine, 10 mètres au-dessous du niveau général. Un talus à 1/2 relie la dépression au sol environnant. Je marche au nord du talus, dans la plaine du Sous. C’est une surface immense, unie comme une glace, au sol de terre rouge sans une pierre ; elle s’étend entre le Grand et le Petit Atlas, depuis la mer jusqu’au haut du Ras el Ouad ; la largeur en est énorme : d’autant plus grande qu’on descend davantage, elle est ici de 40 kilomètres et sera encore de 12 chez les Menâba. La vallée du Sous demeurera la même durant les trois jours que je vais la remonter : plaine d’une fertilité merveilleuse, enfermée entre deux longues chaînes, dont l’une, moins élevée et à crêtes uniformes, borne au sud l’horizon d’une ligne brune, tandis que l’autre, s’élançant dans les nuages, élève à pic au-dessus de la campagne ses massifs gigantesques aux flancs bleuâtres, aux cimes blanches[89].

La plaine du Sous, toute d’une admirable fécondité, est loin d’être cultivée en entier. Pendant que champs, jardins et villages se pressent sans interruption sur les rives du fleuve, ils sont très inégalement répartis dans le reste de la vallée. Le sol de celle-ci est occupé partie par des cultures, partie par des prairies, partie par des forêts ; nulle part il n’est nu ; partout cette terre généreuse se tapisse d’une verdure abondante. La portion que je traverse aujourd’hui peut se diviser en trois régions de longueurs inégales : dans la première, les cultures occupent un tiers du sol ; le reste est couvert de broussailles et de pâturages : des bouquets de grands argans croissent çà et là ; de nombreux troupeaux de vaches paissent dans les prés ; de temps à autre on rencontre un village, mais ils sont peu nombreux. C’est le territoire des Imseggin. La seconde région est une vaste forêt, faisant limite entre les Imseggin et les Houara : épais bois d’argans ; quelques villages y apparaissent de loin en loin dans des clairières ; peu de monde, point de troupeaux ; le sol, sec jusqu’ici, devient détrempé par endroits : de petites mares, des flaques d’eau le sèment ; les argans ont 4 à 5 mètres de haut ; ils ne rappellent, non plus que ceux des Ḥaḥa, les magnifiques arbres des Chtouka et des Ilalen : à leur ombre croît une végétation abondante, broussailles et herbe émaillée d’une multitude de fleurs. En sortant de la forêt, on entre sur le territoire des Houara ; une nouvelle région commence : les arbres, qui étaient si nombreux, deviennent rares ; point de cultures, si ce n’est aux abords des villages : une immense prairie, semée de flaques d’eau, s’étend de l’Ouad Sous au pied du Grand Atlas ; des villages, des fermes isolées sont en vue : les uns et les autres, comme tous les lieux habités que j’ai rencontrés aujourd’hui, sont entourés d’une ceinture de cactus, de quelques champs d’orge et de plantations d’oliviers.

A 6 heures du soir, j’arrive au grand village d’Oulad Seṛeïr, où S. Iaḥia a une maison ; je m’y arrête.

J’ai rencontré partout, excepté dans la forêt, beaucoup de gens sur ma route. Tous baisaient pieusement la main de mon marabout, reconnaissable, comme la plupart de ceux du Sous, à une longue canne ferrée, surmontée d’une pomme de cuivre, sorte de crosse qui ne le quitte pas. Mon protecteur paraît un bon homme, mais c’est le plus enragé fumeur de kif qui soit au monde. Peu de localités, sur notre passage, où il n’eût un ami, fumeur comme lui. Sitôt qu’on approchait d’un de ces points, il me quittait, prenait le pas gymnastique, entrait au village, se faisait donner une pipe, la fumait et me rejoignait : malgré ses soixante-huit ans, il fit plus de dix fois ce manège pendant le trajet. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad el Ḥamerin (il arrose, au-dessus d’ici, la tribu des Ḥamerin, qui, dit-on, doit ce nom à la couleur rouge du sol de son territoire. C’est une belle rivière : eau de 30 mètres de large et de 80 centimètres de profondeur ; courant rapide ; lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; berges de terre à 1/1, hautes de 3 mètres, couvertes de gazon, de lauriers-roses et de tamarix) ; l’Ouad Semnara (lit de sable de 40 mètres ; berges de 3 mètres de haut à 1/1. L’eau n’a que 3 mètres de large ; elle est limpide et courante).

Durant la marche dans les diverses tribus, Ksima, Imseggin et Houara, dont j’ai traversé les territoires, trois choses m’ont frappé : l’horizontalité du sol dans cette large vallée du Sous, la richesse de la végétation, enfin la force des bestiaux : ce ne sont plus les petites vaches de l’Algérie et du Sahara Marocain, mais de beaux animaux comme ceux des environs de Tanger, des Zaïan et d’Europe.