22 mars.
Séjour à Oulad Seṛeïr.
La tribu des Houara, dont j’ai traversé une partie avec l’escorte d’un pauvre marabout, est célèbre et redoutée pour ses brigandages. J’ai eu un rare bonheur de ne point y faire de mauvaise rencontre. Les pillages y sont aussi fréquents que jamais, bien que, depuis 1882, elle fasse partie du blad el makhzen. Elle est commandée par un qaïd dont l’autorité s’étend sur tout son territoire, comprenant les deux rives de l’Ouad Sous. La plupart des Houara habitent des fermes isolées ; les autres résident dans des villages d’une forme particulière à la tribu. Les maisons en sont séparées, et entourées chacune d’une haie circulaire de jujubiers sauvages ou de cactus. Avec cet usage, les moindres localités occupent une grande étendue ; il y en a d’importantes : celle où je suis a 120 feux. Aucun lieu habité qui ne soit environné de cultures et de jardins ; comme arbres, croissent des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Les demeures, vastes, sont la plupart flanquées de deux tours ne dépassant pas en hauteur les murs du bâtiment ; on construit en pisé ; on couvre en terrasse.
La tribu des Imseggin, que j’ai traversée hier, se divise, me dit-on, en onze fractions.
Une grande activité commerciale règne en cette région ; témoin le nombre de marchés : on va d’ici à 8 marchés différents : Arbạa Ḥamerin, Khemîs Oulad Daḥou, Djemạa Amzou, Sebt el Kefifat, Ḥad Menizela, Tenîn Oulad eṭ Ṭeïma, Tlâta Ḥafaïa, Sebt el Gerdan.
23 mars.
Le pays à parcourir aujourd’hui est encore dangereux ; S. Iaḥia prend avec lui, comme renfort, un de ses fils qui demeure à Oulad Seṛeïr. Départ à 6 heures du matin. Les arbres recommencent ; on voit quelques prairies, mouchetées de bouquets d’argans : la majeure partie du sol, jusqu’à 10 heures et demie, est couverte de bois ; ces forêts sont semblables à celles d’avant-hier : mêmes essences, mêmes déserts ombragés, mêmes rares clairières où apparaît un village entouré de cultures ; le peu de prairies qui s’aperçoivent sont semées d’un grand nombre de fermes isolées ; à partir d’Oulad Seṛeïr, le terrain redevient sec : plus de flaques d’eau. A 10 heures et demie, forêts et pâturages cessent ; j’entre dans des labourages qui ne tardent pas à occuper toute la surface du sol ; ce sont des champs d’orge et de blé auxquels se mêlent des plantations d’oliviers, de plus en plus étendues à mesure que l’on avance. Une foule de villages s’élèvent de toutes parts. Bientôt apparaît une longue ligne noire, forêt d’oliviers d’où émerge le faîte d’un minaret : c’est Taroudant. A midi et demi, j’arrive au pied des murs. Je les longe sans entrer dans la ville. L’enceinte de Taroudant est construite en pisé jaune ; elle a 5 à 6 mètres de haut, et 40 centimètres environ d’épaisseur ; elle est pleine de lézardes et, bien que sans brèches, en mauvais état. Pour sa portion sud, dont j’ai suivi les sinuosités, j’ai constaté l’exactitude du tracé de M. Gatell[90]. Taroudant me paraît située à un point où la vallée du Sous se resserre brusquement sur une courte longueur, à un kheneg en un mot, mais kheneg peu accentué. Il semble que plusieurs chaînes de hauteurs parallèles au fleuve se détachent en face d’ici du pied du Petit Atlas et viennent expirer, près de l’Ouad Sous, en collines sablonneuses boisées d’argans. Aucun cours d’eau n’arrose la ville ; elle est alimentée par de larges canaux dérivés du fleuve. A 1 heure, je quitte les murs de la capitale du bas Sous. Jusqu’à 2 heures et demie, le chemin, entouré de haies d’églantiers, serpente entre des champs et des plantations d’oliviers, au milieu de villages. Les environs de Taroudant sont d’une richesse extrême. Dès qu’il est labouré, ce sol admirable de la vallée du Sous, dont une grande partie reste inculte, devient d’une fertilité merveilleuse. A 2 heures et demie, je m’arrête chez des amis de S. Iaḥia, dans une petite zaouïa.
Peu de monde sur ma route jusqu’à 10 heures et demie, beaucoup depuis. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad Beni Mḥammed (au point où je le passe, il se divise en trois bras : le bras occidental a un lit de 40 mètres, gravier et sable, à sec ; berges de 75 centimètres ; le bras central est semblable au précédent ; le bras oriental a 60 mètres de large ; lit de galets ; à sec ; les deux premiers sont séparés par une langue de terre couverte de pâturages et de tamarix, les deux derniers par une surface où ne poussent que des touffes de melbina. Cette rivière n’a d’eau que d’une façon passagère, au moment des pluies) ; l’Ouad El Ouaạr (à sec ; lit de gravier de 60 mètres ; berges de sable, à pic, de 10 mètres de hauteur).
24 mars.
Départ à 7 heures du matin. Je continue à cheminer à quelque distance au nord de l’Ouad Sous, hors de la bande de plantations et de villages qui le bordent ; la vallée reste ce qu’elle était hier, toujours plate, toujours sans une pierre ; comme on l’a dit, elle se rétrécit par degrés. Jusqu’au territoire des Menâba, le sentier parcourt une succession de cultures, de pâturages, de taillis et de bois d’argans ; on passe auprès de nombreux hameaux ; à chaque pas on rencontre des troupeaux de bœufs. A partir de la frontière des Menâba, bois et broussailles cessent ; on trouve quelques pâturages, mais la majeure partie du sol est occupée par des champs d’orge ou de blé ; les villages sont en plus grande quantité que jamais : comme tous ceux de la vallée du Sous, ils sont en pisé rouge, plus on moins foncé ; dans quelques-uns s’élève une tour, distinguant la demeure d’un homme riche, d’un chikh. Ils sont bien bâtis, bien entretenus, non élégants ; murs nus, sans ornements. Depuis Taroudant, les cactus qui les entouraient chez les Houara, les Chtouka, les Imseggin et les Ksima, ont disparu ; une sombre ceinture d’oliviers les enveloppe. En marchant dans cette riche contrée, je parviens aux campements des Oulad Dris. Je m’y arrête à 6 heures du soir, dans le douar d’Oumbarek ou Dehen. Le maître de la principale tente, vieil ami du Ḥadj, m’offre l’hospitalité. Beaucoup de passants aujourd’hui sur mon chemin. Pendant les dernières heures de marche, j’ai franchi un grand nombre de canaux, les uns souterrains (feggaras), les autres à ciel ouvert ; ils apportent l’eau de la montagne aux cultures de la plaine. J’ai traversé trois rivières importantes : l’Ouad Ziad (lit de 500 mètres de large où coulent, sur un fond moitié gravier, moitié sable, six bras d’eau de 2 mètres chacun ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Talkjount (lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; flaques d’eau au milieu ; berges de terre de 3 mètres de haut) ; l’Ouad Bou Srioul (lit de gravier de 50 mètres ; nappe d’eau courante de 3 mètres ; berges de terre de 3 mètres).