25 mars.

Séjour chez les Oulad Dris. Ceux-ci sont une petite tribu nomade isolée campant au nord-est des Menâba, entre ces derniers et les Talkjount. Indépendants autrefois, ils ont suivi le sort du reste du Ras el Ouad et, en 1882, se sont soumis au sultan. Celui-ci les a placés sous la dépendance du qaïd des Menâba. Les Oulad Dris labourent, mais leur fortune principale consiste en troupeaux de chameaux. Ils se disent de race arabe ; leur langue est l’arabe, la plupart savent aussi le tamaziṛt. Ils sont en rapports constants avec le sud, avec Tatta, Tisint, Aqqa, ont des alliances avec les Aït Jellal et les Ida ou Blal. Leur costume est plutôt celui du Sahara que celui du Sous : un turban de khent ceint leur tête ; comme linge, ils ne portent que du khent ; leurs vêtements de dessus sont soit le ḥaïk blanc, soit le selḥam, le kheidous ou le khenîf.

Dans les autres tribus du Sous que j’ai traversées, Ksima, Imseggin, Houara, Oulad Iaḥia, Aït Iiggas, Menâba, ainsi que chez les Indaouzal, les hommes portent une chemise blanche, de laine ou de cotonnade, et un ḥaïk de même couleur ; ce dernier se remplace souvent par le selḥam ou le khenîf ; la tête reste nue, ou s’entoure d’un mince turban blanc. Les femmes portent le vêtement général des Marocaines ; il est chez la plupart en khent, chez les autres en laine ou cotonnade blanche ; le khent passe pour le plus élégant. Les armes se composent du long fusil que l’on connaît, à crosse large ou étroite, et du poignard recourbé, qoummia ; on met la poudre dans des cornes de cuivre. Les chevaux, sans être nombreux, ne sont pas rares dans ces tribus. Bien qu’elles appartiennent maintenant au blad el makhzen, les usages y sont les mêmes qu’en blad es sîba : on n’y sort pas des villages sans être armé, on n’y voyage pas sans zeṭaṭ ; les fractions s’y font journellement la guerre entre elles, et les routes y offrent en certaines parties plus de périls que dans bien des régions insoumises : il est peu de tribus indépendantes plus dangereuses à traverser que les Houara. Pendant mon séjour à Oulad Seṛeïr, on se battait aux environs : j’entendis la fusillade toute la journée : deux fractions étaient aux prises ; le combat finit à la nuit, par la prise et la destruction d’un village.

Les Ksima, les Imseggin, les Oulad Iaḥia, les Aït Iiggas, les Menâba et les Indaouzal parlent le tamaziṛt ; les Houara parlent l’arabe. Chez les premiers, la langue arabe est assez répandue, surtout parmi les Ksima et les Imseggin. Elle l’est très peu chez les seuls Indaouzal.

2o. — DE DOUAR OUMBAREK OU DEHEN A TISINT.

26 mars.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte nous donne son fils pour nous escorter jusqu’à Iliṛ. Nous avons à traverser la vallée du Sous et une partie du Petit Atlas, sur le versant méridional duquel se trouve le qçar. La marche d’aujourd’hui se divise en deux parties, la première en plaine, la seconde en montagne. En quittant Douar Oumbarek ou Dehen, je prends la direction du sud-est, de façon à couper presque perpendiculairement la vallée de l’Ouad Sous. Jusqu’au fleuve, des pâturages et des broussailles de jujubier sauvage se succèdent, dominés çà et là par des bouquets d’argans. Je passe en vue de plusieurs villages, se distinguant à peine au milieu de leurs ceintures d’oliviers. Vers 6 heures un quart, j’arrive à l’Ouad Sous ; les deux rives sont bordées de cultures, de villages et de jardins, mais l’aspect du lit est différent de ce qu’il était plus bas. La largeur en est de près d’un kilomètre ; le fond est de gros galets, avec de rares places sablonneuses ; ni roseaux ni joncs, aucune trace de verdure. Au milieu de cette surface grise coule le fleuve, en trois bras : le premier n’a que 2 mètres d’eau ; le second en a 15 avec 40 centimètres de profondeur et un courant très rapide ; le troisième a 35 mètres de large et 1m,20 de profondeur : gonflé par des pluies récentes, il forme des vagues énormes, et le courant en est si impétueux que nous ne pouvons le franchir seuls : des habitants d’un village voisin viennent à notre secours, nous indiquent un gué, où les eaux, divisées en plusieurs canaux, n’ont au principal qu’un mètre de profondeur, et nous aident à traverser : c’est une opération longue et difficile, tant l’onde a de violence. Le gué se trouve en face du hameau de Tafellount. Le lit du Sous est séparé des plantations de ses rives par des berges de terre à pic, hautes de 1m,50. Après avoir passé, je me remets à marcher dans la plaine ; elle garde un même aspect d’ici au pied du Petit Atlas : prairies semées de jujubiers sauvages et de rares argans ; nombreux perdreaux ; point de lieux habités ; il n’y a de cultures que le long du fleuve.

A 9 heures un quart, j’arrive aux premières pentes du Petit Atlas ; à son pied se trouvent quelques champs, et à mi-côte des villages. J’entre dans la montagne par une plaine triangulaire que traverse l’Ouad Tangarfa ; elle est couverte de pâturages avec jujubiers sauvages et argans, semblables à ceux dont nous sortons ; le sol, terreux jusqu’à présent, commence à se semer de pierres qui bientôt deviennent nombreuses. On passe devant des medfias : il n’y en a point dans la vallée du Sous ; les portions de celle-ci qui ne sont pas alimentées par le fleuve ou ses tributaires le sont par des ṛedirs et des canaux : les ṛedirs servent à la boisson, les canaux à l’irrigation des cultures. Parvenu à l’extrémité de la plaine où je me suis engagé, je remonte la vallée de l’Ouad Tangarfa ; puis je la quitte, et je remonte celle d’un de ses affluents jusqu’au qçar de Tagerra. Ces deux vallées sont pareilles : le fond en est nu et pierreux, d’une largeur variant entre 30 et 150 mètres ; les flancs sont des côtes raides, hérissées de roches, boisées d’argans, de 200 mètres de hauteur ; les lits sont presque partout à sec ; parfois il y coule un filet d’eau large au plus de 1 mètre. Le chemin ne quitte pas les thalwegs et est facile. Au-dessus de Tagerra, l’étroite vallée que je suis devient un ravin impraticable, où un ruisseau bondit par cascades au milieu des rochers. Je quitte le fond à ce village et gravis le flanc droit ; montée difficile : le terrain n’est que roches, aux fentes desquelles poussent de rares argans ; plusieurs sources d’eau vive jaillissent du sol. Enfin j’arrive à la crête, et bientôt après à un col. Je me mets à descendre une petite vallée, celle de l’Ouad el Ạsel : elle n’a pas 20 mètres de large ; des talus de roche rose la bordent des deux côtés ; ils sont peu élevés et en pente douce ; des qçars et un étroit ruban de cultures ombragées d’amandiers s’échelonnent sur leurs premières pentes, le long de l’ouad. Cette nouvelle région diffère de la précédente ; le col que j’ai franchi marque la limite entre deux portions du Petit Atlas : jusqu’à lui, toutes les côtes étaient boisées d’argans ; à partir d’ici, cet arbre disparaît : je ne le verrai plus ; du col à Tisint, les flancs des montagnes seront une roche nue. Autre changement : dans la plaine du Sous les villages étaient ouverts ; ici recommencent les qçars.

Vers 4 heures, l’Ouad el Ạsel débouche dans une plaine verdoyante, entourée de hauteurs dénudées ; je la traverse : c’est une surface unie, au sol sablonneux couvert de pâturages ; elle s’étend entre l’Ouad el Ạsel et l’Ouad Aït el Ḥazen, et se prolonge jusqu’à leur confluent. J’atteins au bout d’une heure la dernière des deux rivières, et je la remonte jusqu’au grand village d’Amzoug. Là je fais halte, à 7 heures et demie du soir. Un ami de notre guide nous reçoit. La vallée de l’Ouad Aït el Ḥazen, dans la partie que j’ai parcourue, a 500 à 600 mètres de large au fond, cultivés en entier ; les flancs sont des talus hauts et escarpés de grès noirci, comme celui des environs de Tazenakht. Dans le bas j’ai rencontré plusieurs grands villages ou qçars d’aspect prospère, entourés de vergers. La rivière a 60 mètres ; lit de gros galets sans eau.

La plaine que j’ai traversée de 4 à 5 heures forme limite entre les Aït el Ḥazen et les Indaouzal. Au sortir du territoire de ces derniers, j’ai quitté le blad el makhzen et suis rentré en blad es sîba. Les Aït el Ḥazen sont indépendants ; autrefois alliés des Aït Semmeg, ils le sont maintenant des Ounzin. Ils sont Chellaḥa comme ces deux tribus et comme les Indaouzal, et parlent le tamaziṛt : à peine quelques-uns d’entre eux savent-ils l’arabe.