Peu de monde sur mon chemin, excepté au bord de l’Ouad Sous et dans les vallées des ouads el Ạsel et Aït el Ḥazen. Parmi les rivières que j’ai traversées, il en est une que je n’ai pas décrite : l’Ouad el Amdad : il a un lit de galets de 100 mètres de large ; au milieu coulent 15 mètres d’eau claire et courante ; des berges de terre à pic, de 2 mètres de haut, le bordent. Les villages et qçars rencontrés au sud de l’Ouad Sous sont bâtis mi-pierre, mi-pisé.

27 mars.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte de cette nuit nous accompagne ; il nous escortera jusqu’au col d’Azrar. Je continue à remonter l’Ouad Aït el Ḥazen : la vallée, qui reste d’abord ce qu’elle était hier, se met ensuite à se rétrécir ; puis les cultures cessent : au bout d’une heure et demie, c’est un sombre ravin dont le fond n’a d’autre largeur que celle de la rivière, 20 mètres ; celle-ci, qui possède à présent 7 à 8 mètres d’eau, est devenue un vrai torrent, tantôt coulant sur un lit de sable, tantôt bondissant par cascades entre de gros blocs de rochers. La marche est pénible. Bientôt il faut quitter le fond du ravin pour en gravir le flanc droit : c’est un talus rocheux, haut, escarpé ; montée raide et difficile. J’arrive au sommet ; un plateau couvert de cultures le couronne ; j’y marche quelques minutes, puis je débouche dans une vallée peu profonde, à flancs rocheux et en pente douce, dont le fond et les premières côtes sont cultivés ; on y voit, avec des champs d’orge, des cactus et de nombreux amandiers. Je la remonte. Elle est près de son origine ; je parviens au col où elle prend naissance. Dès lors, plus de cultures, plus d’habitations jusqu’à la vallée de l’Ouad Azrar ; d’ici là, je franchis des séries de crêtes et de ravines désertes : sol noir et rocheux ; pas d’autre végétation que de maigres touffes d’ḥalfa clairsemées sur les pentes ; ce ne sont que montées et descentes ; chemin fatigant sans être difficile. A 11 heures, le terrain change : les roches font place à une couche de sable blanc, semé de paillettes brillantes ; une côte douce conduit à l’Ouad Azrar, auquel j’arrive un quart d’heure après. Ce cours d’eau a une large vallée ; les flancs de celle-ci sont des montagnes rocheuses de moyenne élévation, dont les premières pentes, peu rapides, sont, comme le fond, couvertes de sable blanc et garnies de cultures ; la rivière a un lit de 30 mètres dont 7 remplis d’eau claire et courante ; les rives en sont bordées d’amandiers ; plusieurs villages, bâtis en pierre, s’élèvent sur ses bords. Je remonte la vallée jusque non loin de son point d’origine ; puis, je gagne le flanc gauche et le gravis. D’abord pierreux et de pente modérée, il devient tout à coup très raide, et se change en une paroi à pic : passage difficile ; le chemin monte péniblement au milieu de grands blocs de roche noire d’où jaillissent plusieurs sources. A 1 heure et demie, j’atteins le sommet ; il n’a aucune largeur ; c’est une arête aiguë, le tranchant d’une lame : je le franchis à un col situé presque au niveau du reste de la crête ; il s’appelle Tizi Azrar. Cette arête est la ligne culminante du Petit Atlas : au Tizi Azrar, on passe sur son versant sud. Du col, j’entre dans un cirque où une rivière prend sa source ; je la descends : c’est l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; à son origine, il a un peu d’eau qui ne tarde pas à tarir. Au sortir du cirque, il s’enfonce dans un étroit ravin à flancs escarpés de roche jaune ; fond large de 30 mètres : le lit, de galets, l’occupe en entier ; point trace de végétation. Après avoir coulé un certain temps ainsi, il débouche dans une plaine pierreuse, dont le sol disparaît sous les hautes herbes et les genêts. Je l’y laisse poursuivre sa course et, passant à l’est, je m’engage dans le massif de collines qui borde la plaine de ce côté : endroit montueux ; terre semée de pierres et rayée de bandes de roches s’allongeant symétriquement à fleur de sol ; comme verdure, un peu de thym et quelques touffes d’ḥalfa. Cheminant ainsi, j’atteins une nouvelle vallée, celle de l’Ouad Imi n Tels : je la descends à son tour : ravin à flancs blanchâtres, rocheux et escarpés, d’autant plus hauts que j’avance davantage ; 15 mètres de large au fond, occupés par le lit de la rivière ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; point de végétation, ni en bas ni sur les flancs. A 5 heures et demie, la rivière entre dans la vaste plaine d’Azaṛar Imi n Tels[91], qui s’étend d’ici à Iliṛ ; elle est bornée à l’est et à l’ouest par des collines rocheuses très basses, au sud par une longue ligne de hauteurs brunes et nues, à crêtes uniformes ; le sol est de terre, semée par endroits de beaucoup de pierres : des jujubiers sauvages, des genêts, diverses herbes la couvrent ; de temps à autre y apparaissent des champs, propriété, les uns d’habitants d’Iliṛ, les autres de marabouts de S. Moḥammed ou Iạqob. Pour ce motif, le nom d’Azaṛar Imi n Tels est remplacé quelquefois par celui d’Azaṛar S. Moḥammed ou Iạqob. Au milieu de cette plaine, nous fûmes surpris par la nuit : l’obscurité devint si grande que nous perdîmes le sentier ; nous errâmes quelque temps à l’aventure, nous accrochant aux broussailles et trébuchant dans les pierres : à 7 heures, quoique certains d’être près d’Iliṛ, mes deux guides abandonnèrent l’espoir de retrouver le chemin ; nous nous arrêtâmes au pied d’un buisson et y passâmes la nuit.

28 mars.

Départ à 6 heures du matin. Nous gagnons le plateau bas, nu, pierreux et ondulé qui forme le bord oriental de la plaine, et, le coupant obliquement, nous nous trouvons bientôt à une crête : au-dessous, apparaissent à nos pieds l’Ouad Iliṛ, ses dattiers et son qçar. Je retrouve les palmiers après trois mois d’absence. Une descente rapide à travers les rochers m’amène au fond de la vallée ; il est couvert de cultures ombragées de bou souaïr ; l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, qu’on appelle aussi Ouad Iliṛ, coule au milieu, n’ayant que 2 mètres d’eau dans un lit de 50 mètres. Le qçar d’Iliṛ est sur la rive gauche. J’y entre à 8 heures du matin.

Qçar d’Ilir et vallée de l’Ouad S. Mohammed ou Iaqob. (Vue prise du flanc gauche de la vallée, en amont d’Ilir.)

Croquis de l’auteur.

Je m’installe à Iliṛ chez un ami du Ḥadj. Le qçar est grand et riche : la population, composée de Chellaḥa, en est nombreuse ; bien que voisine des Aït Jellal, elle est indépendante et les nomades ne peuvent rien sur elle. Iliṛ est bâtie partie en pierre, partie en pisé, ce dernier dominant.

Hier, nous sommes, depuis le col d’Azrar, restés dans le désert : nous eussions pu, en continuant à descendre l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, marcher en terre habitée. C’est à dessein que nous avons fait le contraire. Quand on est peu nombreux, qu’on n’a pas de zeṭaṭ du pays et de zeṭaṭ puissant, il est de règle d’éviter les centres ; la vue de voyageurs en petite troupe et mal escortés inspire à ceux devant qui ils passent la pensée de courir à leur poursuite et de les piller : c’est un danger de tous les instants en contrée peuplée. On s’y soustrait en échappant aux regards et en prenant les chemins déserts. C’est pour ce motif que, dans la vallée du Sous, au lieu d’aller de village en village le long les rives du fleuve, nous avons passé au nord, traversant tantôt des forêts, tantôt des prairies, nous tenant sans cesse à l’écart des centres. Du col d’Azrar à Iliṛ, c’est pour éviter les campements des Aït Jellal, situés le long de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, que nous avons pris par le désert d’Imi n Tels. Les Musulmans de ces contrées, quand ils voyagent sans ạnaïa et sans escorte ont deux principes : marcher de nuit dans les endroits très dangereux ; choisir toujours les chemins les moins fréquentés et les plus déserts.