La tribu d’Azrar que j’ai traversée hier est une petite tribu chleuḥa indépendante.
29 mars.
Séjour à Iliṛ. Pendant la nuit que j’ai passée dans l’Azaṛar Imi n Tels, il est tombé, me dit-on, beaucoup de neige au Tizi Azrar. Ni de Tazenakht, ni d’Agni, ni du Sahara, ni de chez les Ilalen, je n’avais aperçu trace de neige sur le Petit Atlas ; depuis mon départ de Mogador, j’en ai remarqué deux fois sur ses crêtes : c’étaient des fils blancs à peine visibles qui rayaient de lignes minces deux hautes croupes, l’une en face de Taroudant, vue de la vallée du Sous, l’autre à l’ouest du col d’Azrar, distinguée avant-hier.
30 mars.
D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, nous avons à franchir un long désert appelé Khela Adnan. Dangereux toujours et pour tous, il l’est en particulier pour le Ḥadj ; on y passe en vue du qçar de Tisenna s Amin, en ce moment en guerre avec Agadir Tisint. Si mon compagnon tombait aux mains de ses ennemis, il serait perdu. Aussi notre hôte fait-il appel à ses parents et amis, et c’est avec 20 fusils que nous gagnons Aqqa Iṛen. Cette escorte est gratuite : l’ạnaïa, qui se vend souvent cher aux étrangers, se donne de la manière la plus généreuse aux amis : dans mon voyage de Tisint à Mogador, et de Mogador à Tisint, grâce aux connaissances de Ou Ạddi et du Ḥadj, je n’ai pas eu à payer ceux qui m’ont escorté : accompagner son ami jusqu’au gîte suivant ou jusqu’en lieu sûr fait partie des devoirs de l’hospitalité. C’est chose toute simple qui se fait sans qu’on ait besoin de la demander.
Départ à 7 heures du matin. D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, le chemin, suivant d’abord le cours de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, puis celui de l’Ouad Aqqa Iṛen, traverse un pays uniforme : vallées ou plaines à sol uni, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; les unes et les autres sont enfermées entre des parois de roche noire et luisante, hautes, escarpées, nues. Dans les fonds, la végétation ne manque pas : genêts blancs et kemcha dans le bassin de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; kemcha, aggaïa et melbina dans celui de l’Ouad Aqqa Iṛen. A Ạïoun Chikh Moḥammed Aqqa Iṛen (maison avec une source et quelques jardins), les gommiers apparaissent ; de là à Aqqa Iṛen, on les rencontre, clairsemés d’abord, puis de plus en plus nombreux. Les rivières sont toutes à sec ; toutes ont des lits de galets de 40 à 50 mètres de large. Telle est la triste région qu’on appelle le désert d’Adnan. A 3 heures et demie, j’arrive à Aqqa Iṛen.
Aqqa Iṛen est une oasis aussi grande que celle de Qaçba el Djouạ. Elle renferme un seul village, Tabia Aqqa Iṛen ; on voit dans les palmiers les ruines d’une seconde localité, Agadir Aqqa Iṛen, aujourd’hui abandonnée. Tabia compte 500 à 600 fusils ; la population est composée de Chellaḥa et surtout de Ḥaraṭîn ; elle est vassale des Ida ou Blal. Dans cette oasis, le sable est mélangé de roches blanches apparaissant à fleur de sol ; le terrain est blanc ainsi que le pisé des maisons.
Je reçois ici des nouvelles du Sahara. On a moissonné vers le 1er mars. La récolte, au mạder comme dans les champs des oasis, a été superbe ; de mémoire d’homme, on n’en a vu plus belle ; l’abondance règne partout : la mesure d’orge, qui valait 1 fr. 50 à mon départ, se vend 20 centimes aujourd’hui. Pour comble de bonheur, le mạder a été inondé, il y a quelques jours, par les eaux du haut Dra : on pourra avoir double moisson cette année.
31 mars.
Si l’abondance règne à Tisint, c’est le contraire dans le moyen cours du Dra et chez les Oulad Iaḥia : une famine terrible, dont la mauvaise récolte de dattes faite dans le Dra l’automne dernier est cause en partie, sévit dans ces régions[92]. 700 tentes des Aït Ạlouan (Berâber), chassées par la disette, sont venues s’établir entre Tisint et Mrimima. La présence de ces étrangers rend la Feïja moins sûre encore qu’à l’ordinaire ; ils y font des courses continuelles : c’est chaque jour un nouveau pillage. Nous reprenons notre ancienne méthode, celle des marches de nuit. A 2 heures du matin, nous quittons Aqqa Iṛen et, traversant cette Feïja aujourd’hui connue, nous nous dirigeons vers Tisint. Nous entrons à 7 heures du matin à Agadir.