2o. — DE TAZENAKHT AU MEZGITA.
Pas d’obstacle qui ne se dresse pour m’empêcher de gagner le Dra. En arrivant à Tazenakht, j’apprends que la route du Mezgîṭa est coupée. La guerre vient d’éclater, sur son parcours, entre le qçar de Tasla et les Aït Ḥammou, fraction des Oulad Iaḥia limitrophe du Mezgîṭa. Ces derniers firent une ṛazia de 200 têtes de bétail sur les gens de Tasla, qui aussitôt appelèrent à leur secours leur allié le Zanifi ; Chikh Ạbd el Ouaḥad tomba ces jours-ci sur les Aït Ḥammou, leur tua 10 hommes et prit 150 animaux. Voici Tazenakht en guerre avec la tribu qu’on traverse pour aller au Dra : aucun habitant ne peut me servir de zeṭaṭ sur ce chemin. C’est jouer de malheur, car d’ordinaire cette voie ne présente point de difficulté : sous la protection des chikhs de Tazenakht, on la prend avec sécurité ; des caravanes la sillonnent sans cesse. Avec les événements présents, je ne sais quand je pourrai partir.
Après quatre jours d’attente, je trouve un zeṭaṭ ; c’est un homme des Aït Ḥammou qui vient d’arriver ; il se charge de me conduire au Mezgîṭa : lui-même est ici en pays ennemi ; il n’a pu entrer qu’avec une ạnaïa et ne saurait passer par Tasla : nous ferons un détour ; nous prendrons par le désert jusqu’au territoire de sa tribu, et traverserons de nuit la région la plus dangereuse.
13 avril.
Départ à 1 heure de l’après-midi. Je gagne, par le chemin connu, la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen ; je la remonte jusqu’à peu de distance de Tislit. Là, je la laisse et me jette dans le massif rocheux qui en forme le flanc droit. Pendant une heure, je chemine en terrain montueux, succession de ravins à sec et de côtes pierreuses, sans autre végétation qu’un peu de seboula el far. A 4 heures et demie, le pays change : un vaste plateau étend ses ondulations légères ; un tapis de seboula el far garnit les fonds ; les parties hautes sont des blocs de roche noire et luisante émergeant çà et là de la terre verte. Je marche sur ce plateau pendant la fin de la journée : il demeure le même, sol plat, pierreux, garni de verdure. A minuit, nous nous arrêtons. La zone dangereuse pour mon zeṭaṭ est passée ; nous pouvons sans inquiétude nous reposer jusqu’au matin. Le point où nous faisons halte est au pied d’une haute arête rocheuse, le Djebel Tifernin. J’ai rencontré beaucoup de monde dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen et dans la montagne : à dater de l’heure où j’ai quitté cette dernière, je n’ai aperçu personne ; dans les commencements, on distinguait un troupeau de loin en loin ; puis on n’a plus rien vu. L’Ouad Tazenakht avait aujourd’hui 6 mètres d’eau courante au point où je l’ai franchi. Sur le plateau, trois rivières de quelque importance. La première a un lit de sable avec de nombreuses flaques d’eau ; elle coule au fond d’une tranchée de 300 mètres de large, en contre-bas du sol environnant, séparée de lui par deux parois de roche verticales, hautes de 10 mètres. La seconde a son cours au niveau du plateau ; le lit en est sablonneux, large de 15 mètres, avec 4 mètres d’eau. La troisième a un lit de 20 mètres, resserré entre deux berges de pierre de 12 mètres ; elle a 4 mètres d’eau courante.
14 avril.
Départ à 5 heures du matin. Je gravis le Djebel Tifernin, arête de roche nue isolée au milieu du plateau : c’est la ligne de faîte du Petit Atlas. J’en atteins le sommet à 5 heures et demie, et je le passe à un col situé peu au-dessous du niveau général des crêtes, Tizi Tifernin. Aucune largeur au col ; je descends l’autre versant : la descente est difficile, comme l’avait été la montée ; le chemin serpente entre de grands rochers gris. Au bout de quelque temps, les pentes s’adoucissent et se couvrent d’ḥalfa et de seboula el far ; elles me conduisent à une vallée bordée d’une petite chaîne rocheuse où apparaît un col. Je traverse la première et je gagne le col. Celui-ci, Tizi n Omrad, se trouve au fond d’une brèche perçant jusqu’au pied la montagne ; il est presque au niveau du thalweg qu’on vient de franchir. Après l’avoir passé, je descends par un ravin étroit et rocheux vers le qçar de Tesaouant, qui se voit dans le bas au milieu d’une large vallée. Chemin difficile, serpentant à mi-côte ; les flancs du ravin sont de roche jaune, très escarpés ; verdure et fleurs dans le fond. Le versant sud de la chaîne est beaucoup plus long que le versant nord : il me faut une heure pour en atteindre le pied. En y parvenant, je me trouve dans la vallée de l’Ouad Tamtsift. Une côte en pente douce, à sol pierreux couvert de seboula el far, m’amène au bord de la rivière, où est bâtie Tesaouant. J’entre à 8 heures un quart du matin dans le qçar. Mon zeṭaṭ me conduit à sa maison.
Tesaouant. (Vue prise du nord-est.)