Croquis de l’auteur.

Départ à 8 heures du matin. Bientôt je suis hors de la plaine. L’Ouad Ziz y entre par un kheneg d’environ 100 mètres de large, entre le Djebel Bou Qandil, haute montagne brune aux côtes raides, à l’est, et le Djebel Gers, longue chaîne de roche jaune, à l’ouest. Cette dernière est en pente faible pendant 1 à 2 kilomètres, puis s’élève à son tour ; elle forme le flanc droit d’une vallée où coule l’Ouad Ziz avant de passer dans la plaine. Le flanc gauche en est un talus à crête uniforme, en rampe douce au pied, se terminant au sommet par une muraille à pic ; il n’est que roche et pierres sans végétation. Le fond, que je remonte, a un sol terreux ; la largeur moyenne en est de 1500 mètres. Il est occupé par les cultures et les villages du Tiallalin et du Gers ; les deux districts s’y succèdent sans intervalle : ils s’étendent sur toute la longueur de la vallée, mais n’en embrassent pas toute la largeur, n’occupant jamais qu’une des rives du fleuve, l’autre restant inculte et déserte. Je traverse une dernière fois l’Ouad Ziz : au gué, il forme deux bras, de 50 mètres de large chacun ; la profondeur du premier est de 80 centimètres, celle du second de 50 centimètres ; les eaux coulent sur un lit de gravier, sans berges ; le courant est très rapide. Dans le lointain, apparaît la cime blanche du Djebel el Ạïachi. Elle ne cessera de briller à mes yeux d’ici à Qçâbi ech Cheurfa, et de là jusqu’à Misour. Vers 11 heures, je me trouve à l’extrémité de la vallée : le flanc gauche s’abaisse tout à coup, et fait place à une plaine bornée, au nord, par une chaîne rocheuse et rouge qui s’élève à plusieurs kilomètres d’ici ; au sud, par le prolongement du Djebel Gers ; vers l’ouest et le nord-ouest, elle s’étend à une grande distance et est limitée par de hautes montagnes très éloignées : de là vient l’Ouad Ziz : on distingue au loin à la surface blanche de la plaine les taches noires des jardins qui en marquent le cours. Pour moi, je l’abandonne et marche droit au nord, vers la chaîne qui se dresse de ce côté ; jusque-là, sol pierreux, plat, sans végétation. A 1 heure moins un quart, j’arrive au pied du massif ; je le gravis : une montée d’une heure, par un ravin nu et rocheux, me conduit à un col. Là commence un plateau accidenté, au sol terreux, couvert de geddim (sorte d’ḥalfa) et de thym. Je le traverse ; au bout de quelque temps, j’atteins une crête : c’est l’extrémité nord du plateau. Devant moi s’étend une côte peu rapide, garnie de geddim, et au delà une longue plaine orientée comme celle du Tiallalin, de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est. Elle est limitée : au sud, par le massif que je finis de franchir ; au nord, par le Djebel el Ạbbarat, haute chaîne de roche rouge, et, en avant de lui, par un massif de collines grises de 40 à 50 mètres de hauteur, qui s’y adosse, tout en en étant distinct ; à l’ouest, par un demi-cercle de montagnes assez élevées. Vers l’est, elle s’étend à perte de vue. L’Ouad Nezala la traverse dans sa largeur ; trois hameaux isolés apparaissent avec leur maigre verdure au milieu de sa surface déserte. Bientôt je suis dans la plaine ; le sol, sablonneux, est couvert d’herbages où le genêt domine. Je gagne l’Ouad Nezala, que je suivrai jusqu’au col de Telṛemt, faîte du Grand Atlas. Au bout de la plaine, j’entre dans le massif de collines qui précède le Djebel el Ạbbarat. L’Ouad Nezala s’y creuse une vallée de 100 mètres de large ; les flancs, terre avec quelques pierres, sont couverts de geddim. A 4 heures, je suis au point où finit ce massif et où sortent de terre les parois escarpées du Djebel el Ạbbarat. A droite, à gauche, sont des cols entre les coteaux et la montagne. En avant, s’ouvre dans le flanc de cette dernière une brèche étroite, Kheneg el Ạbbarat, phénomène des plus curieux. La chaîne où elle est percée est une digue de plus de 200 mètres d’élévation, à crête rocheuse et à base pierreuse ; les crêtes vont en s’abaissant près du kheneg : elles diminuent d’une manière rapide et régulière, en décrivant un demi-cercle ; la crête supérieure elle-même semble le décrire, de façon qu’au fond du kheneg la muraille du faîte a l’air de s’être abaissée au niveau de la rivière : ainsi ce kheneg ne paraît point percé comme les autres par l’action des eaux ; il semble formé par un pli de la bande rocheuse qui compose la chaîne. Il a 100 mètres de long et à peine 30 mètres de large ; le fond comme les parois en sont de roche : je le traverse dans le lit de l’Ouad Nezala. Au sortir du défilé, la vallée demeure étroite ; ses flancs s’abaissent : ceux-ci sont les pentes septentrionales du Djebel el Ạbbarat ; elles étaient nues sur l’autre versant ; ici, tout en gardant la même nature rocheuse, elles se sèment de quelques arbres. Ce sont les premières côtes boisées que je voie depuis la vallée du Sous. Bientôt le flanc droit expire et fait place à un plateau nu, élevé de 10 mètres au-dessus du niveau de la rivière ; le flanc gauche continue à la border ; il n’a plus que 40 à 50 mètres de haut : c’est un talus de roche grise, en pente douce. Plusieurs petits qçars d’aspect misérable, sans jardins ni cultures, sont échelonnés le long de la vallée. Je m’arrête à l’un d’eux, Nezala, qui est, comme ce nom l’indique, un gîte habituel des voyageurs sur cette route.

Je marche depuis ce matin avec une caravane de muletiers du Metṛara ; je me suis rencontré avec eux au Tiallalin ; ils feront route avec moi jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa. Leur métier est de transporter des marchandises entre le Tafilelt et Fâs. J’ai loué, de concert avec eux, une escorte d’Aït Izdeg : ceux-ci sont maîtres de tout le pays, du Qçar es Souq au col de Telṛemt. Ils prennent, pour servir de zeṭaṭs du Tiallalin au col, 5 francs par mule, par Juif et par chameau, et la moitié pour les ânes ; les Musulmans ne paient pas pour leur personne : moyennant cette redevance, les Aït Izdeg escortent les caravanes et en garantissent la sûreté. Nos zeṭaṭs se composent de 3 cavaliers et 6 ou 7 fantassins.

Beaucoup de monde aujourd’hui sur le chemin. J’ai croisé sept ou huit convois de 50 à 80 bêtes de somme chacun ; les animaux étaient des mulets, des ânes et des chameaux, les deux dernières espèces dominant. La route que je suis, voie habituelle entre Fâs et le Tafilelt, est toujours aussi fréquentée. Depuis l’Ouad Ziz, j’ai rencontré deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Tira n Imin (au point où je l’ai passé pour la première fois, il avait 10 mètres d’eau limpide de 15 centimètres de profondeur ; courant rapide), et l’Ouad Nezala (à hauteur d’Aït Ḥammou ou Sạïd, le lit en avait 80 mètres de large, dont 15 remplis d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. A Nezala, le lit n’a plus que 15 mètres de large, et l’eau 6 ; celle-ci a 15 centimètres de profondeur). Le kheneg el Ạbbarat, que j’ai traversé à 4 heures, est célèbre et redouté pour les brigandages qu’y exercent les Aït Ḥediddou. Maintes fois ils ont guetté des caravanes, embusqués au col que j’y ai vu à main gauche, et les ont pillées.

Nezala est un petit qçar délabré, élevé naguère par un sultan qui voulut en faire un poste d’observation et un gîte pour les voyageurs. Il ne sert plus qu’à ce dernier usage. C’est une enceinte carrée, flanquée de mauvaises tours, le tout très bas, en pisé gris ; à l’intérieur se trouvent quelques maisons, résidences de cinq ou six familles habitant ici, et un grand nombre de cours, d’écuries, de hangars, la plupart à demi ruinés, où s’installent les voyageurs.

Tizi n Telremt et Djebel el Aïachi.

(Les parties ombrées sont couvertes de neige.) (Vue prise de Qaçba el Makhzen.)

Croquis de l’auteur.