Sur la route que j’ai parcourue aujourd’hui, il n’y a pas de passage difficile. Une seule côte un peu raide, vers 2 heures ; le reste du temps j’ai marché en plaine. Demain, durant toute la journée, le chemin sera plus uni encore. L’aisance extrême avec laquelle on franchit ici le Grand Atlas contraste avec les difficultés que j’ai rencontrées en le passant pour la première fois, au Tizi n Telouet. Aucun trait de ressemblance, hors l’altitude, n’existe entre l’Atlas des Glaoua et celui-ci. Là, une chaîne aux crêtes nues et rocheuses est formée de longs escarpements presque infranchissables ; les deux versants, celui du nord surtout, profondément ravinés par l’action des eaux, ont perdu leur forme primitive et se présentent sous l’aspect de contreforts perpendiculaires à l’arête centrale ; rocheux, tourmentés, ils cachent dans leurs flancs d’étroites vallées resserrées entre des murailles de roche, seuls refuges de la végétation et de la vie en cette contrée inaccessible, désolée, déserte. Ces vallées, comme les contreforts qui les séparent, ont leur direction normale à la ligne culminante de la chaîne. Ici, au contraire, le sommet est en partie boisé : on y arrive par un chemin d’une facilité extrême : le massif se compose, non d’innombrables montagnes couvrant tout le pays, avec l’apparence de rameaux perpendiculaires à un tronc, mais d’une série de chaînes[97] parallèles à l’arête principale et séparées entre elles par des plaines qui occupent la plus grande partie de la contrée. Les cours d’eau, auprès desquels les villages sont tantôt nombreux, tantôt clairsemés, s’écoulent au niveau des plaines, traversant les diverses lignes de montagnes par autant de khenegs qui s’y ouvrent comme des portes sur leur passage. Quelques-unes de ces plaines sont si longues que deux rivières les traversent dans leur largeur, à une grande distance l’une de l’autre : telle la plaine du Tiallalin, dont le prolongement est arrosé par l’Ouad Gir. Outre cette différence de nature, les deux parties du Grand Atlas que nous avons franchies en présentent une autre : le Tizi n Glaoui était des deux côtés entouré de hautes cimes presque en tout temps couvertes de neige : il formait une dépression au milieu de montagnes très élevées. Le Tizi n Telṛemt se trouve au point où la chaîne commence à décroître : à l’ouest du col, s’élèvent les hautes crêtes toujours blanches du Djebel El Ạïachi, l’un des massifs les plus élevés de l’Atlas ; à l’est, il n’y a plus trace de neige, et la chaîne s’abaisse rapidement. Je l’aurai longtemps sous les yeux dans le bassin de la Mlouïa. Au delà du Djebel El Ạïachi, elle apparaît comme un long talus brun, à crête uniforme, allant sans cesse en décroissant. Elle s’allonge vers l’est, diminuant toujours de hauteur, jusqu’au point où on la perd de vue aux limites de l’horizon.

6 mai.

Départ à 5 heures du matin. Jusqu’au col de Telṛemt, je resterai en terrain plat : sol dur, terre semée de gravier et de petites pierres ; une végétation maigre le recouvre à moitié : geddim, thym, menus herbages. D’ici au col, je traverse trois plaines unies, sans la moindre ondulation ; la première s’étend au loin vers l’ouest et le nord-ouest, bornée dans cette direction par le pied même du Djebel El Ạïachi, dont on voit les pentes, poudrées de neige à la base, se transformant peu à peu en une large masse d’un blanc mat, émerger de sa surface ; elle est limitée à l’est par un talus gris de 40 à 50 mètres de hauteur, aux côtes pierreuses, peu rapides, clairsemées de geddim. La seconde plaine se prolonge à une grande distance vers l’est, où des montagnes d’élévation moyenne la bordent ; elle est séparée de la précédente et limitée à l’ouest par des massifs de collines aux pentes douces en partie tapissées de geddim. Au nord, la borne en est une haute chaîne de montagnes, dont le nom est célèbre, le Djebel El Ạbbari. C’est une arête élevée, dressant ses crêtes à plus de 200 mètres au-dessus du niveau de la plaine : les flancs, de couleur rouge, en sont rocheux et escarpés, couverts de geddim dans le bas, d’arbres vers le sommet. Bien que le col soit plus loin, le faîte de cette chaîne est la ligne culminante du Grand Atlas. Par un fait curieux, l’Ouad Nezala, au lieu de prendre sa source sur le versant méridional, la prend au delà, sur le versant nord. Il traverse le Djebel El Ạbbari par un kheneg de 30 mètres de large. J’entre par ce kheneg dans la troisième plaine ; elle est petite et sans ressemblance avec les précédentes, en étendue ; adossée au sud au Djebel El Ạbbari, elle est bordée à l’est par un talus en contre-bas donnant sur un autre bassin, au nord par un bourrelet pierreux, aux pentes boisées[98], haut de 30 mètres. Au bout de cette petite plaine se trouve le col de Telṛemt, où je passe du bassin du Ziz dans celui de la Mlouïa. Je le franchis à 9 heures du matin ; il est à 2182 mètres d’altitude. Quant à la ligne de faîte générale de l’Atlas, je l’ai passée en traversant le Djebel El Ạbbari. Du col de Telṛemt, je gagne un ravin profond dont la partie inférieure, large de 20 mètres, est bordée de talus raides garnis de geddim dans le bas, d’arbres dans le haut. Je le descends ; il n’est pas long : au bout de peu de temps les flancs s’abaissent, s’adoucissent ; bientôt ils disparaissent : je suis en plaine. La plaine où j’entre porte le nom de Çaḥab el Geddim. Elle est unie, mais en pente prononcée vers le nord ; le sol, moitié terre, moitié pierres, est couvert de hautes touffes de geddim. Au delà de Çaḥab el Geddim, lui faisant suite, j’ai devant moi, en contre-bas, une seconde plaine où la Mlouïa creuse son lit ; cette plaine est très large ; on l’appelle Çaḥab el Ermes. Un long talus brun de moyenne élévation, premières pentes du Moyen Atlas, la borne au nord. Au delà se voient un grand nombre d’autres crêtes, succession de chaînes grises s’étageant les unes derrière les autres, puis, les dominant toutes, une bande bleue dont le haut est couvert de neige : c’est le faîte du Moyen Atlas, ligne uniforme où surgissent deux sommets en larges masses blanches : l’un, le Djebel Tsouqt, est au milieu de la chaîne, l’autre, le Djebel Oulad Ạli, à son extrémité orientale. Celui-ci termine le massif de la façon la plus brusque et la plus étrange ; après s’être élevé très haut, il tombe presque à pic au bord de la vallée de la Mlouïa : son versant est a l’aspect d’un talus à 2/1 de plus de 1500 mètres d’élévation. Cette falaise énorme, où s’arrête court une si haute et si longue chaîne, est de l’effet le plus extraordinaire. Je reverrai de près le Djebel Oulad Ạli dans la vallée moyenne de la Mlouïa.

De Çaḥab el Geddim, une rampe douce, de 25 mètres de hauteur, me conduit dans Çaḥab el Ermes. Comme la première, cette plaine s’étend à perte de vue vers l’est et vers l’ouest ; le sol est sablonneux ; de rares places sont nues, en d’autres pousse du thym : la plus grande partie est tapissée de la plante basse qu’on appelle ermes. On aperçoit de loin en loin de petites tiṛremts d’aspect misérable, isolées dans le désert. Je chemine dans cette plaine jusqu’à 3 heures et demie ; à ce moment s’ouvre à mes pieds une tranchée : elle a 1500 mètres de large ; le fond en est couvert de verdure et de feuillage ; à demi cachés sous la multitude des arbres fruitiers, plusieurs qçars y montrent leurs terrasses brunes ; au milieu coule un fleuve : c’est Qçâbi ech Cheurfa et la Mlouïa. Un talus de sable nu me conduit au fond de l’encaissement ; le sol y est de sable : j’y marche au milieu des champs et des vergers. Au bout d’un quart d’heure, je parviens à Qaçba el Makhzen, terme de ma route.

Mlouïa et Qaçba el Makhzen (Qçâbi ech Cheurfa.)

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du sud-ouest).

Croquis de l’auteur.

Qçâbi ech Cheurfa se compose de localités toutes situées dans la tranchée où coule la Mlouïa ; elles sont unies par des cultures et des jardins ombragés d’une foule d’arbres, oliviers, figuiers, grenadiers : ces feuillages donnent au district un air de gaieté et de fête qui contraste avec l’aspect morne du Tiallalin et du Gers. Qçâbi ech Cheurfa est ainsi un ruban de cultures et de qçars, enfermé entre deux hautes berges, et au milieu duquel coule la Mlouïa.