Les Ṛiata sont une grande tribu tamaziṛt indépendante, occupant le revers nord du haut massif montagneux dont l’un des points culminants porte son nom, et s’étendant jusqu’à la vallée de l’Ouad Innaouen. Elle est bornée à l’est par les Houara, au nord par les Miknâsa et les Tsoul, à l’ouest par les Hiaïna, au sud par les Beni Ouaṛaïn. Elle se subdivise en six fractions :
Ahel ed Doula (dans la montagne, du côté de la Mlouïa).
Beni Bou Iaḥmed (dans la montagne, à l’ouest d’Ahel ed Doula).
Beni Bou Qitoun (dans la montagne, à l’ouest des Beni Bou Iaḥmed et à l’est de Tâza).
Beni Oujjan (dans la montagne, à l’ouest de Tâza et des Beni Bou Qitoun).
Ahel el Ouad (dans la montagne, sur les bords de l’Ouad el Kḥel[24], à l’ouest des Beni Oujjan et au sud-est de la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman).
Ahel Ṭahar (dans la montagne, à l’ouest des Ahel el Ouad et au sud-ouest de la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman).
Ainsi qu’on le voit, les Ṛiata sont essentiellement montagnards. La partie de leur territoire située en plaine est peu habitée, peu cultivée même, quoique fertile : elle a d’ailleurs peu d’étendue, comparée à l’épais massif montagneux qui forme leur quartier principal : là sont leurs villages et leurs cultures, sur de hauts plateaux, dans de profondes vallées presque inaccessibles ; ces vallées sont, dit-on, d’une fécondité extrême, ombragées d’oliviers, et produisant de l’orge en abondance. Les flancs de la montagne contiennent, paraît-il, divers minerais, d’argent, de fer, d’antimoine et de plomb. Ce dernier métal est le seul qu’on sache extraire et travailler. La fabrication des balles et celle de la poudre sont la principale industrie de la tribu : il y a 80 maisons où l’on s’y livre. Les Ṛiata peuvent, je crois, mettre en ligne environ 3000 fantassins et 200 chevaux. C’est une tribu belliqueuse et jalouse de son indépendance. Ses six fractions sont journellement en guerre entre elles, mais elles s’unissent toujours contre les ennemis communs. Il y a environ sept ans, Moulei El Ḥasen voulut la soumettre ; il marcha contre elle à la tête d’une armée : ses troupes furent mises en déroute ; lui-même eut son cheval tué dans la mêlée ; il s’enfuit à pied et non sans peine du champ de bataille[25]. Depuis, il n’essaya pas de venger cet échec. Les Ṛiata sont fort peu dévots : « ils n’ont ni Dieu ni sultan ; ils ne connaissent que la poudre » ; le fait est devenu proverbial. Cependant nous avons vu quelle immense influence possède sur eux Sidi Edris ; ils ont encore, mais à un degré moindre, du respect pour trois ou quatre autres cherifs, tels que Moulei Ạbd er Raḥman et Moulei Ạbd es Selam, dont nous verrons au retour les zaouïas. Ils n’élisent parmi eux ni chikhs ni chefs d’aucune sorte ; c’est l’état démocratique dans toute sa force : chacun pour soi avec son fusil. Cependant, là comme partout, quelques hommes possèdent, par leur fortune, par leur courage, une influence particulière : de nos jours, l’homme le plus considérable des Ṛiata est un personnage du nom de Bel Khaḍîr, habitant le village de Negert. Les Ṛiata sont Imaziṛen (Chellaḥa) de race, et le tamaziṛt est leur langue habituelle ; mais, par suite de leur voisinage avec plusieurs tribus arabes, telles que les Hiaïna, les Oulad el Ḥadj, etc., un grand nombre d’entre eux parlent l’arabe. Ils sont de très haute taille ; leur costume ne diffère pas de celui que nous avons vu de Tétouan à Fâs, si ce n’est par la coiffure : tous ont la tête nue, avec un mince cordon de poil de chameau ou de coton blanc lié autour. Ils ne marchent jamais qu’armés, et ont sabre et fusil : ce dernier est de forme analogue à ceux qu’on a décrits plus haut, mais plus grossier ; quelques-uns ont des fusils européens à capsule. Les femmes ne se voilent point. On en voit un grand nombre en ville le jour du marché : de taille élevée, portant leur jupe retroussée au-dessus du genou, elles ont l’air si martial que, ne fût l’absence d’armes et de barbe, on pourrait les prendre pour des hommes. Les Ṛiata sont grands fumeurs de kif ; de plus, il existe chez eux une coutume que j’ai rarement vue ailleurs : tous, hommes et femmes, prisent. Si l’usage de fumer le kif[26] est, à des degrés divers, répandu dans tout le Maroc, celui de fumer le tabac l’est très peu et ne se trouve que dans quelques tribus du Sahara ; quant à celui de priser, il est encore plus rare : assez commun dans les villes, je ne l’ai vu aux gens de la campagne que chez les Ṛiata, chez les Oulad el Ḥadj et à Misour.
6 août.
C’est aujourd’hui que je quitte Tâza, cette ville si florissante et si heureuse, il y a quatre-vingts ans, qu’Ali Bey la trouvait alors la plus agréable du Maroc, et que l’anarchie a réduite maintenant à en être de beaucoup la plus misérable. Je n’ai plus pour m’en retourner ma puissante protection de l’aller, aussi prendrai-je un autre chemin ; voici la combinaison qui est adoptée : deux cavaliers Ṛiata, me servant de zeṭaṭs, me conduiront à la zaouïa de Moulei Ạbd er Raḥman. Là je demanderai au cherif de me faire mener au Tlâta Hiaïna : c’est demain mardi, je trouverai au marché maintes caravanes allant à Fâs ; il n’y aura qu’à se joindre à l’une d’elles.