Elle est située sur un rocher, à 83 mètres au-dessus du lit de l’Ouad Tâza, à 130 mètres au-dessus de celui de l’Ouad Innaouen. Adossée au sud à une haute chaîne de montagnes, bordée de précipices au nord et à l’ouest et d’un talus très raide au nord-est, elle n’est facilement accessible que d’un côté, le sud-est. Le plateau où se trouve la ville est en pente douce, vers l’est d’une part, vers l’ouest de l’autre. Tâza est entourée de murs, doubles en plusieurs endroits ; autrefois ces fortifications étaient plus considérables encore, témoin les ruines éparses aux abords de la ville. Les murailles actuelles n’ont aucune valeur militaire : elles sont en pisé, fort minces et très vieilles ; chose rare, elles sont basses. Toute la surface close par la partie sud de l’enceinte est occupée par des jardins ; au delà vient un deuxième mur, puis commence la ville proprement dite : là même tout n’est pas constructions ; certaines parties du plateau, vers l’est et vers l’ouest, sont couvertes de cultures. Tâza paraît avoir 3 à 4000 habitants, dont 200 Juifs fort à l’étroit dans un très petit mellaḥ. Il y a quatre mosquées, deux grandes et deux petites ; deux ou trois fondoqs spacieux et bien installés, mais vides et tombant en ruine. La ville est construite moitié en pierres, moitié en briques ; les maisons sont peintes de couleur brun-rouge, ce qui leur donne un aspect triste ; elles sont, comme dans toutes les villes que j’ai vues au Maroc, excepté Chechaouen et El Qçar, couvertes en terrasse. La plupart des habitations possèdent des citernes dont l’eau est délicieuse et glacée ; mais c’est insuffisant aux besoins des habitants et surtout à ceux des bestiaux : on va puiser ce qui manque au torrent. Des jardins superbes entourent Tâza de tous côtés ; l’Ouad Tâza d’une part, de l’autre une foule de ruisseaux descendant de la montagne les arrosent : c’est une épaisse forêt d’arbres fruitiers, d’une élévation extraordinaire, sans exemple peut-être au Maroc ; couvrant la plaine tout autour de la ville, ils se pressent jusque sur le raide talus qui la borde à l’ouest et, atteignant là le pied de ses murailles, ils élèvent leur haute ramure au-dessus du faîte des maisons.
Enceinte extérieure de Tâza et campagne environnante. (Vue prise du mellah.)
Croquis de l’auteur.
Cours de l’Ouad Innaouen et campagne au nord-est de Tâza. (Vue prise du mellah de la ville.)
Croquis de l’auteur.
HABITANTS.
Tâza est sous la domination nominale du sultan. De fait elle est au pouvoir de la puissante tribu des Ṛiata, qui en font la ville la plus misérable de la terre. Le sultan y entretient un qaïd et une centaine de mkhaznis[23] ; ils vivent enfermés dans le mechouar, d’où ils n’osent sortir par peur des Ṛiata. L’autorité du qaïd est nulle, non seulement au dehors, mais dans la ville même : ses fonctions se bornent à rendre la justice aux citadins et aux Juifs dans les différends qu’ils ont entre eux. Quant aux Ṛiata, sur le territoire desquels se trouve Tâza, ils traitent cette cité en pays conquis, y prenant de force ce qui leur plaît, tuant sur l’heure qui ne le leur cède pas de bonne grâce. Au dehors, ils tiennent la ville dans un blocus continuel ; nul n’ose sortir des murs sans être accompagné d’un Ṛiati : quiconque s’aventurerait sans zeṭaṭ, ne fût-ce qu’à 100 mètres, serait dévalisé, maltraité, peut-être tué : c’est au point que les habitants ne peuvent pas aller seuls remplir leurs cruches à l’Ouad Tâza ; les Ṛiata ont ainsi le monopole de l’eau, qu’ils apportent chaque jour moyennant salaire. Au dedans, la ville est encombrée de Ṛiata ; on en voit sans cesse un grand nombre flânant dans les rues, un grand nombre assis soit devant les portes, soit à l’intérieur des maisons, soit sur les terrasses : on les reconnaît à leur sabre et à leur fusil, qui ne les quittent pas ; ils s’installent où bon leur semble, se font donner à manger ; s’ils aperçoivent une chose qui leur plaise, ils la prennent et s’en vont. Le jour du marché, où ils sont plus nombreux encore que d’ordinaire, nul n’ose passer dans les rues avec une bête de somme, de peur de se la voir enlever. En outre, de temps en temps ils mettent la ville en pillage réglé ; aussi, dès qu’un habitant a quelque argent, il se hâte de l’envoyer en lieu sûr, soit à Fâs, soit à Qaçba Miknâsa. C’est un spectacle étrange que celui de ces hommes se promenant en armes dans la ville, et y agissant toute l’année comme ils pourraient faire dans une ville ennemie le jour de l’assaut. Il est difficile d’exprimer la terreur dans laquelle vit la population. Aussi ne rêve-t-elle qu’une chose, la venue des Français. Que de fois ai-je entendu les Musulmans s’écrier : « Quand les Français entreront-ils ? Quand nous débarrasseront-ils enfin des Ṛiata ? Quand vivrons-nous en paix comme les gens de Tlemsen ? » Et de faire des vœux pour que ce jour soit proche : l’arrivée n’en fait point de doute pour eux ; ils partagent à cet égard l’opinion commune à une grande partie de la population du Maroc oriental et à presque toute la haute classe de l’empire, savoir : que dans un avenir peu éloigné le Maṛreb el Aqça suivra le sort d’Alger et de Tunis et tombera entre les mains de la France. — Le commerce de Tâza est nul ; les denrées européennes sont à un prix double de celui de Fâs, résultat naturel de la difficulté des communications. — Hélas ! ces beaux jardins eux-mêmes, où Ali Bey se plaisait à entendre roucouler pigeons et tourterelles, ne sont plus aujourd’hui aux habitants qu’une source d’amers regrets : on les voit toujours aussi verts qu’au temps de Badia, les mêmes ruisseaux y murmurent, les rossignols y chantent encore dans les arbres, mais les Ṛiata les ont tous pris.