Le Tazeroualt est depuis un temps immémorial gouverné par des marabouts qui descendent de Sidi Ḥamed ou Mousa. Le chef de la zaouïa et chikh du pays est en ce moment Sidi El Ḥoseïn ou Ḥachem. Il a trois résidences principales : 1o Iliṛ, grand et riche qçar, le plus important du Tazeroualt et l’un des plus peuplés de tout le sud : là est son habitation principale, avec la plupart de ses femmes et de ses négresses ; c’est sa demeure la plus somptueuse et la plus agréable, celle où il vit habituellement ; il y a une garde de 200 cavaliers nègres, ses esclaves. 2o Ez Zaouïa ; ainsi que l’indique ce nom, c’est le sanctuaire religieux de la famille : là sont les qoubbas de Sidi Ḥachem, père de Sidi El Ḥoseïn, de Sidi Ḥamed ou Mousa, son ancêtre, de tous ses aïeux ; là habitent les marabouts de sa race, ses cousins, ses neveux. On appelle aussi Ez Zaouïa de divers autres noms, Tallent Sidi Ḥachem, Zaouïa Sidi Ḥamed ou Mousa, Zaouïa Sidi El Ḥoseïn. 3o Agadir Sidi El Ḥoseïn ; c’est une forteresse bâtie sur le roc au sommet d’un mont escarpé. Sidi El Ḥoseïn y a entassé toutes ses richesses, et a accumulé les défenses de tout genre pour les protéger : l’agadir, situé à la frontière est du territoire, est dans une position telle qu’on ne peut y monter que par un long chemin en escalier, creusé dans le roc et faisant mille lacets ; les murs de la forteresse sont d’une épaisseur extrême ; les tours en sont garnies de canons ; elle est sans cesse gardée par une forte garnison d’esclaves dévoués : c’est là que le marabout s’était enfermé en 1882, à l’approche du sultan.

Ainsi que nous l’avons dit, l’ancêtre des puissants chefs du Tazeroualt est Sidi Ḥamed ou Mousa : sa qoubba s’élève auprès d’Ez Zaouïa. Ce n’était qu’un mendiant à qui Dieu, en récompense de ses mérites, accorda ses grâces, grâces qui de son vivant même se manifestèrent par de nombreux miracles. L’époque à laquelle vivait ce saint est très reculée ; il laissa des descendants à qui il légua la bénédiction divine, qui se perpétua en eux jusqu’à ce jour. Mais s’il fut le fondateur de leur grandeur religieuse, il ne fut point celui de leur puissance temporelle. Celle-ci n’échut à sa maison qu’après plusieurs générations : ce fut l’un de ses successeurs, Sidi Ạli Bou Dmia, qui l’établit, à une époque elle-même très lointaine. Sidi Ạli Bou Dmia, à la fois marabout et guerrier, étendit au loin le pouvoir de la zaouïa de Tazeroualt et acquit une grande célébrité : les ruines imposantes de son palais subsistent encore à peu de distance de la zaouïa actuelle. Depuis sa mort, bien des générations se sont succédé : la puissance de sa dynastie, tout en restant considérable, a subi des phases diverses. Sidi Ḥachem, père du marabout actuel, avait donné un grand éclat à sa maison. Brave et guerrier, il avait marché sur les traces de Sidi Ạli Bou Dmia, et, payant sans cesse de sa personne, n’avait pas tardé à se faire un grand renom de valeur dans les régions environnantes. Grâce à cette réputation, à l’admiration et à la crainte qu’il inspirait, il était parvenu à grouper autour de lui toutes les tribus du voisinage. Pendant sa vie, elles lui restèrent soumises, moitié de gré, moitié de force. Cet édifice s’écroula en partie à sa mort. Sidi El Ḥoseïn, son fils et son successeur, âgé de 70 ans aujourd’hui, fut orphelin de bonne heure ; un certain nombre de tribus en profitèrent pour s’émanciper : il ne montra dans la suite aucune des qualités belliqueuses de son père ; aussi n’est-il plus réellement maître que du Tazeroualt. Mais il est très riche ; ses trésors sont immenses ; l’autorité que ne lui a pas donnée son caractère, son or la lui procure quand il le veut ; il arme à prix d’argent les tribus des environs et peut ainsi réunir à son gré autour de lui tous les fusils du Sahel : c’est ce qu’on lui a vu faire il y a quelques années. Aussi Sidi El Ḥoseïn est-il aujourd’hui encore le plus grand pouvoir qui existe de l’océan Atlantique au pays de Dra. Il peut mettre en armes tout le Sahel, Chtouka compris, et se faire envoyer des contingents de diverses tribus du bassin inférieur du Dra. Son influence religieuse est considérable. Son nom est connu dans tout le Maroc, dont Sidi Ḥamed ou Mousa est un des saints les plus vénérés. Une grande partie des zaouïas du Sahel, du Sous et du Sahara, entre Sous et Dra, appartient à des rameaux de la famille dont il est le chef. Par sa célébrité, son influence religieuse, ses richesses, sa puissance, l’étendue de son autorité, la zaouïa de Sidi Ḥamed ou Mousa peut être comptée comme une des cinq grandes zaouïas du Maroc, allant de pair avec celles d’Ouazzân, de Bou el Djạd, de Tamegrout, du Metṛara (Sidi Moḥammed El Ạrabi el Derkaoui).

Distances :d’Agadir Sidi El Ḥoseïn à Ez Zaouïa comme d’Agadir Tisint à Ạïoun S. Ạbd Allah ou Mḥind.
d’Ez Zaouïa à Iliṛ comme d’Agadir Tisint à Trit.

Campagne de Moulei El Hasen dans le Sous en 1882.

Un événement considérable s’est passé récemment dans le bas Sous et dans le Sahel : le sultan y a fait une expédition et a reçu la soumission d’un grand nombre de tribus qui étaient indépendantes depuis un temps immémorial. Ce fait est l’objet de tous les entretiens dans le Sahara, dans le Sous et dans les contrées voisines : voici le résumé de ce que j’ai entendu dire, aussi bien à Tatta et à Mrimima que dans le Sous, le Sahel et chez les Ḥaḥa.

Au commencement de l’été de 1882, Moulei El Ḥasen traversa l’Ouad Sous, auprès de son embouchure, à la tête d’une armée puissante : il avait assemblé tous les contingents de son empire, ceux des tribus de Fâs comme ceux des tribus de Merrâkech : tout ce qu’il avait pu lever, il l’avait emmené : cette armée pouvait être, au début de l’expédition, de 40000 hommes ; une fois en marche, ce chiffre tomba assez vite par suite des nombreuses désertions. Avec ces forces imposantes, le sultan s’avança jusqu’aux limites du Tazeroualt : il s’y arrêta à une localité du nom de Tiznit. Il convoqua alors tous les chikhs ou notables des tribus voisines et en premier lieu les deux principaux personnages du pays, Sidi El Ḥoseïn, chef du Tazeroualt, et El Ḥabib ould Beïrouk, chikh du district d’Ouad Noun. Sidi El Ḥoseïn avait des motifs graves de se défier du sultan : d’une part, il avait toujours témoigné à Moulei El Ḥasen une hostilité extrême ; de l’autre, il passait pour le seigneur le plus riche du Maroc : il était fort probable que s’il se rendait à l’invitation du sultan, celui-ci, le tenant entre ses mains, le mettrait à mort, autant par rancune que par cupidité. Aussi, malgré les mille instances de Moulei El Ḥasen, malgré les protestations d’amitié qu’il lui prodigua, se garda-t-il de se rendre à sa convocation ; mais il se fit représenter auprès de lui, pendant que de sa personne il allait s’enfermer, à l’abri de ses canons, dans son agadir. Quant aux autres chefs mandés, ils vinrent trouver le sultan. Celui-ci leur tint ce langage : « Vous voyez les Chrétiens installés au sud d’Ouad Noun ; d’autres veulent s’établir à Ifni, d’autres ailleurs. Cela vous plaît-il ? Non, je veux le croire. Qui peut l’empêcher ? Est-ce vous ? Vous n’en avez pas la force. Et-ce moi ? A mes observations, ils répondent que le pays n’est point sous mon autorité. Il n’y a qu’un moyen de s’opposer à leurs empiétements : reconnaissez mon pouvoir : je vous promets que non seulement il ne vous sera pas lourd, mais même il vous sera profitable. Que les Chrétiens, quand ils viendront sur ces rivages, ne trouvent que des sujets de Moulei El Ḥasen : il suffit ; vous n’aurez plus rien à craindre de leur côté ; et pour ce qui est de moi, vous ne serez pas longtemps sans éprouver les bienfaits de mon alliance. » Il sortit de là l’arrangement suivant : tous les chikhs présents reconnurent l’autorité du sultan ; celui-ci les nomma qaïds dans leurs tribus ou leurs districts et les renvoya avec des présents : il était sous-entendu que le pouvoir du sultan ne serait que nominal, mais qu’il allait l’affirmer et en donner une preuve visible aux yeux des Chrétiens en construisant une ville au cœur de la région qui venait de se ranger sous ses lois.

La contrée qui fit ainsi, en été 1882, sa soumission à Moulei El Ḥasen, est celle qui est comprise entre l’Ouad Sous au nord, l’Océan à l’ouest, l’Ouad Dra au sud, les Aït ou Mrîbeṭ au sud-est. Cette dernière tribu est restée indépendante : à elle s’arrête le blad el makhzen. Mais il ne faut pas oublier que ce blad el makhzen ne l’est que bel kedeb, « d’une façon mensongère », comme disent les indigènes, et de nom seulement : c’est une domination qui coûte beaucoup plus au sultan, en cadeaux pour entretenir l’alliance, qu’elle ne lui rapporte en impôts. Cette domination, Moulei El Ḥasen voulut, avons nous dit, en donner une preuve en élevant une ville dans la contrée : il choisit l’emplacement de Tiznit, où il avait campé, et convint avec les chikhs des environs, désormais qaïds, qu’ils y construiraient pour lui une ville dont il leur donnerait les plans : il paierait leur travail. En effet, peu de jours après le départ de l’armée, arrivèrent plans et architectes : on commença aussitôt : on se mit à construire une cité avec ses mosquées, sa qaçba, son mellaḥ, ses fondoqs ; on fit une vaste enceinte carrée avec des murs de cinq largeurs de main d’épaisseur et avec 36 tours sur chaque côté. La ville n’est pas éloignée de la mer : le sultan veut en faire une sorte d’entrepôt où viennent commercer les Européens.

Des Chrétiens sont récemment venus par mer sur cette côte, cherchant un lieu favorable à l’établissement d’un port. Ils ont visité Aglou, Ifni et d’autres points. Ifni, dans la tribu des Aït Bou Ạmran, a paru leur plaire. On ne sait pas autre chose de leurs entreprises.

C’est la première fois que les contrées qui viennent de reconnaître le sultan font acte de soumission ; mais ce n’est pas la première fois que Moulei El Ḥasen a affaire à elles. Il y a plusieurs années, du vivant de Sidi Moḥammed, Moulei El Ḥasen, son fils aîné, fit une campagne de ce côté. Il s’avança jusqu’à l’Ouad Oulṛass ; mais là il se trouva face à face avec Sidi El Ḥoseïn ould Ḥachem qui lui barrait le passage à la tête d’une armée : le marabout lui envoya un message, lui donnant trois jours pour battre en retraite : au delà de ce délai, il l’y forcerait les armes à la main. Moulei El Ḥasen, ne se trouvant pas en force, se retira ; en partant, il répondit à la lettre de Sidi El Ḥoseïn : « Vous m’avez donné trois jours pour me retirer ; je vous donne trois ans pour vous soumettre. » Peu après, Sidi Moḥammed mourut et Moulei El Ḥasen monta sur le trône : depuis ce temps, on se disait chaque année dans le Tazeroualt et dans l’Ouad Noun : « C’est cette année qu’il va venir. » Enfin il est venu en 1882. Dès que Sidi El Ḥoseïn eut connaissance de son approche, il fit transporter tout ce qu’il avait de plus précieux dans son agadir, y accumula des provisions énormes et s’y enferma avec sa famille et son armée d’esclaves. Puis il envoya au-devant du sultan un messager, chargé de présents et d’une lettre fort humble : il priait Moulei El Ḥasen de lui pardonner, de le ménager ; il n’était qu’un simple religieux, uniquement consacré à Dieu, n’ayant ni le pouvoir ni la volonté de s’opposer à ses desseins. Moulei El Ḥasen lui répondit qu’il suffisait qu’il ait eu peur, qu’il ait déménagé à son approche et qu’il se soit humilié ; à présent qu’il était soumis, il ne voyait plus en lui qu’un marabout, descendant d’un saint, et en conséquence il lui envoyait des cadeaux, hommage à son caractère sacré. En même temps il l’engageait à venir auprès de lui. Nous avons vu comment Sidi El Ḥoseïn eut la sagesse de ne pas se rendre à cette invitation, quelques instances que fît dans la suite le sultan. Mais s’il refusa de se présenter lui-même, il envoya à Moulei El Ḥasen un de ses fils qui fut fort bien reçu.

Telle fut, selon les indigènes, cette campagne dans laquelle le sultan reçut la soumission de la partie du Sahel dont nous avons donné les limites plus haut et en même temps de la vallée de l’Ouad Sous, depuis l’embouchure de ce fleuve jusqu’au haut du Ras el Ouad. L’expédition fut de courte durée : le 6 juin 1882, Moulei El Ḥasen passait avec son armée à proximité de Mogador ; le 2 juillet, il arrivait chez les Massa, tribu habitant le bas cours de l’Ouad Oulṛass et comptant environ 1500 maisons (le plus grand village des Massa est Agoubalou, près de l’embouchure de la rivière dans l’Océan) ; le 26 juillet, le sultan écrivait dans les villes de son empire que la campagne était terminée et avait eu plein succès : on célébra à cette occasion des réjouissances publiques.