Sfrou tire sa richesse de plusieurs sources : ce sont : 1o le commerce qu’elle fait avec les tribus des environs, Aït Ioussi, Beni Ouaṛaïn, etc. ; elle leur vend les produits européens et prend en échange des peaux, et surtout de grandes quantités de laines : ces dernières, parmi lesquelles celles des Beni Ouaṛaïn sont les plus estimées, sont lavées et nettoyées à Sfrou, où ce travail occupe une grande partie de la population ; puis on les vend à Fâs, parfois même directement à Marseille ; 2o le passage des caravanes du Tafilelt et le commerce qu’elle fait avec Qçâbi ech Cheurfa et le sud ; 3o ses jardins : elle exporte à Fâs une multitude énorme de fruits : olives, citrons, raisins, cerises, etc. ; le raisin est si abondant qu’on en fait d’excellent vin à 10 francs l’hectolitre ; 4o les poutres et les planches qu’elle reçoit du Djebel Aït Ioussi et qu’elle expédie dans les villes du nord : elles sont toutes de bois de cèdre ; chaque tronc donne, en poutres, 4 ou 5 charges de mulet : ces cèdres poussent sur le territoire des Aït Ioussi. D’autres tribus voisines, telles que les Beni Mgild[29], en possèdent aussi de grandes forêts, mais les exploitent peu.
La ville n’est sur le territoire d’aucune tribu ; elle a un qaïd spécial et dépend de la province de Fâs : c’est ici que finit cette dernière ; au point où s’arrêtent, vers le sud, les jardins de Sfrou, commence le territoire des Aït Ioussi.
21 août.
Je reviens à Fâs en passant, au retour, par le même chemin qu’à l’aller. Aujourd’hui comme hier, je rencontre beaucoup de passants sur la route : âniers et chameliers conduisant des convois de fruits et de planches, voyageurs isolés allant à Sfrou, caravanes partant pour le Sahara. Personne n’est armé : les femmes ne se voilent pas.
8o. — DE FAS A MEKNAS.
Parti de Fâs le 23 août, à 5 heures du matin, j’arrive le même jour vers 4 heures et demie du soir à Meknâs. Entre ces deux villes s’étend une vaste plaine, le Saïs. Bornée au nord par les monts Ouṭiṭa, Zerhoun, Terrats et Zalaṛ, à l’est par le flanc droit de la vallée du Sebou, au sud par les monts El Behalil et Beni Mṭir, elle s’étend à perte de vue vers l’ouest. Cette plaine se divise en deux parties de niveaux différents : l’une plus basse, où est Fâs, l’autre plus haute, où est Meknâs ; elles sont unies par un talus en pente douce situé à environ moitié chemin entre les deux villes. Le Saïs reste le même sur toute son étendue : terrain très plat couvert de palmiers nains ; pas la moindre trace de culture, bien que le sol soit très arrosé. On traverse, outre une quantité de gros ruisseaux d’eau courante, quatre rivières : l’Ouad Nza (gué au-dessous d’un pont de 5 arches ; 10 à 12 mètres de large ; 40 à 50 centimètres de profondeur ; eau très claire ; courant rapide) ; l’Ouad Mehdouma (10 mètres de large ; 40 à 50 centimètres de profondeur ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Djedida (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau limpide et courante) ; l’Ouad Ousillin (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau claire et courante). Durant toute la route, nous avons soit devant nous, soit à notre droite, le Djebel Zerhoun : ce massif, sans autres arbres que ceux de ses jardins, est d’une fertilité extraordinaire ; ses pentes, ainsi que le plateau qui le couronne, sont couverts de vergers et de cultures ; il est renommé pour ses olives, ses raisins, ses oranges, ses fruits de toute espèce. La population y est très dense ; du chemin, on distingue à son flanc les masses blanches d’un grand nombre de villages : ceux-ci renferment, dit-on, des maisons aussi belles que les plus belles de Fâs. Les habitants du Zerhoun, comme les nomades du Saïs, ne parlent que l’arabe.
Djebel Zerhoun, Djebel Outita et plaine du Saïs. (Vue prise à 13 kilomètres de Meknâs, du chemin de Fâs.)
Croquis de l’auteur.
Je passe quelques jours ici, attendant que Sidi Ọmar, le cherif qui doit me mener à Bou el Djạd, achève ses préparatifs. Il faut de plus, chose aussi nécessaire pour le cherif que pour moi, chercher des zeṭaṭs qui nous protègent sur les territoires des Gerouân et des Zemmour Chellaḥa, où nous aurons à marcher dès le premier jour : ces tribus sont toutes deux insoumises. Le blad es sîba, pays libre, commence aux portes de Meknâs, et le chemin y demeurera jusqu’au Tâdla ; le Tâdla en fait lui-même partie. Nous quittons donc pour longtemps les États du sultan, le blad el makhzen, triste région où le gouvernement fait payer cher au peuple une sécurité qu’il ne lui donne pas ; où, entre les voleurs et le qaïd, riches et pauvres n’ont point de répit ; où l’autorité ne protège personne, menace les biens de tous ; où l’État encaisse toujours sans jamais faire une dépense pour le bien du pays ; où la justice se vend, où l’injustice s’achète, où le travail ne profite pas ; ajoutez à cela l’usure et la prison pour dettes : tel est le blad el makhzen. On travaille le jour, il faut veiller la nuit : ferme-t-on l’œil un instant, les maraudeurs enlèvent bestiaux et récoltes ; tant que l’obscurité dure, ils tiennent la campagne : il faut placer des gardiens ; on n’ose sortir du village ou du cercle des tentes ; toujours sur le qui-vive. A force de fatigues et de soins, a-t-on sauvé les moissons, les a-t-on rentrées, il reste encore à les dérober au qaïd : on se hâte de les enfouir, on crie misère, on se plaint de sa récolte. Mais des émissaires veillent : ils ont vu que vous alliez au marché sans y acheter de grains : donc vous en avez ; vous voilà signalé : un beau jour une vingtaine de mkhaznis arrivent ; on fouille la maison, on enlève et le blé et le reste ; avez-vous des bestiaux, des esclaves, on les emmène en même temps : vous étiez riche le matin, vous êtes pauvre le soir. Cependant il faut vivre, il faudra ensemencer l’année prochaine : il n’y a qu’une ressource, le Juif. — Si c’est un honnête homme, il vous prête à 60 %, sinon à bien davantage : alors c’est fini ; à la première année de sécheresse, viennent la saisie des terres et la prison ; la ruine est consommée. Telle est l’histoire qu’on écoute à chaque pas ; en quelque maison que l’on entre, on vous la répète. Tout se ligue, tout se soutient pour qu’on ne puisse échapper. Le qaïd protège le Juif, qui le soudoie ; le sultan maintient le qaïd, qui apporte chaque année un tribut monstrueux, qui envoie sans cesse de riches présents, et qui enfin n’amasse que pour son seigneur, car tôt ou tard tout ce qu’il possède sera confisqué, ou de son vivant, ou à sa mort. Aussi règne-t-il dans la population entière une tristesse et un découragement profonds : on hait et on craint les qaïds ; parle-t-on du sultan, ṭemạ bezzef, « Il est très cupide, » vous répond-on : c’est tout ce qu’on en dit, et c’est tout ce qu’on en sait. Aussi combien ai-je vu de Marocains, revenant d’Algérie, envier le sort de leurs voisins : il est si doux de vivre en paix ! qu’on ait peu ou qu’on ait beaucoup, il est si doux d’en jouir sans inquiétude ! Les routes sûres, les chemins de fer, le commerce facile, le respect de la propriété, paix et justice pour tous, voilà ce qu’ils ont vu par delà la frontière. Que leur pays, si misérable quoique si riche, serait heureux dans ces conditions !