Il est un État, limitrophe d’un département français, où le voyageur européen en général, et le voyageur français en particulier, n’a jamais été très bien vu. Cet État est le Maroc. Nos cartes et nos manuels de géographie nous montrent bien un vaste territoire qu’ils attribuent comme domaine au sultan du Maroc. Les géographes européens ont cherché ainsi l’expression la plus simple pour rendre un état de choses incertain, variable, embrouillé ; sans s’en douter, ils ont été depuis cent et tant d’années les complices d’une fiction. Car le sultan du Maghreb, cet empereur d’Occident des musulmans, n’est pas, à beaucoup près, le souverain temporel de tout le pays marqué à sa couleur sur nos atlas. Prenons-nous, au contraire, sa souveraineté sous le jour du spirituel, alors non seulement les cartes ont raison, mais il faudrait tellement élargir les limites de son diocèse que personne, ni à Paris ni à Constantinople, ne consentira à reconnaître que le sultan du Maroc peut juger comme d’abus sur un mandement pastoral ou sur une décision juridique rendus à Alger, à Tunis, à Tripoli ou à Ben-Ghâzi, villes dont il est pourtant juge suprême et le pape, et où la logique voudrait que l’imâm de chaque mosquée, lors du service public du vendredi, appelât les bénédictions du ciel non pas sur le président de la République française ou sur le padichâh de Constantinople, mais bien sur le sultan du Maroc, qui est en même temps le grand imâm de tous les musulmans mâlekites.

Mais le Maroc d’aujourd’hui n’est plus, à beaucoup près, celui d’il y a deux cent cinquante ans, alors que (de 1590 à 1660 environ) le souverain de Fâs envoyait ses armées et dictait sa loi jusque sur les rives du Niger et dans le Bâguena et le Tagânt, au nord et assez près du Sénégal. Cette ère-là s’est évanouie, et quiconque connaît bien la situation actuelle du Maroc ne comprendra pas le rêve de son gouvernement qui songerait maintenant à faire valoir ses droits périmés sur Timbouktou et sur Djinni. Sans être resté indifférent au progrès ni insensible aux événements, l’héritier des souverains de Fâs, à la fin du XIXe siècle, est dominé par une situation, la résultante d’un long passé ; et, tandis que chez nous le chef de l’État sait bien qu’il commande non seulement aux préfets de nos quatre-vingt-dix départements, mais aux gouverneurs de notre Inde, de la Cochinchine, du Sénégal, de nos Antilles, etc., Sa Majesté chérifienne est parfois forcée de faire parler la poudre quand elle veut prélever l’impôt, et cela jusque dans des cantons qui sont visibles, sans télescope, de l’une quelconque de ses capitales.

A côté de provinces ou de banlieues réellement soumises à l’administration du sultan, quelquefois même enclavées dans ces provinces, qui forment le beled el makhzen, ou « pays des bureaux », on trouve des territoires aussi sevrés des bienfaits de la bureaucratie marocaine que sont le Transvaal ou la république d’Andorre.

Dans un État comme celui-là, inutile de parler d’ordre et de sécurité.

C’est là pourtant qu’un jeune Français, M. le vicomte de Foucauld, soucieux de nous révéler ce qui touche à nos portes, avait résolu de faire un voyage d’exploration. Il l’a accompli, sans l’aide du gouvernement, à ses frais, et en faisant avec le sacrifice de son avenir dans la carrière militaire un autre sacrifice plus grand encore, si possible. Il s’est résigné à voyager sous le travestissement du juif, au milieu de populations qui considèrent le juif comme un être utile, mais inférieur. Prenant bravement ce rôle, il a fait abnégation absolue de son bien-être, et c’est sans tente, sans lit, presque sans bagages, qu’il a travaillé pendant onze mois chez des peuples qui, ayant plus d’une fois démasqué l’acteur, l’ont, à deux ou trois reprises, placé en face du châtiment qu’il méritait, c’est-à-dire de la mort.

Nous avions déjà vu un étudiant musulman, René Caillié, et deux derviches musulmans, Richard Burton et Arminius Vambéry, faire de très beaux voyages d’exploration ; leurs cartes pourtant prêtaient à la discussion, parce qu’un faux étudiant ou un faux derviche musulman doit rester fidèle à son rôle sous peine d’expier de sa vie un écart, un simple oubli... Le voile qui abrite le juif pendant sa prière a servi à cacher le baromètre et le sextant de M. de Foucauld ! C’est un véritable miracle qu’il ait pu rencontrer partout et toujours des caravaniers aussi complaisants ou aussi indifférents ! Mais le fait est qu’il vient placer sous nos yeux des itinéraires et des observations astronomiques exécutés d’après les principes enseignés à l’École de guerre.

Ajoutons tout de suite que le rabbin Mardokhaï Abî Souroûr, celui-là même dont vous connaissez déjà l’histoire et les travaux, a été le compagnon constant du vicomte de Foucauld. Cette association, qui dans l’espèce était un passe-partout nécessaire, a coûté à l’explorateur bien autre chose que les 270 francs de gages mensuels convenus ; les défauts de caractère prennent des proportions inouïes quand on se trouve dans l’isolement, et vous permettrez à votre rapporteur de déclarer, à la louange de M. de Foucauld, expérience faite en Seine-et-Oise, que le rabbin Mardochée n’est pas toujours un auxiliaire agréable et commode.

Voilà donc le voyageur dans son bien humble équipage. Voyons maintenant où en était la connaissance géographique du Maroc au moment où il commençait son exploration. En 1845, un géographe aussi savant que consciencieux, M. Émilien Renou, avait donné une première carte générale du Maroc, au 1/2,000,000e, qui a encore sa valeur aujourd’hui ; trois ans plus tard, le capitaine Beaudoin, disposant de renseignements nouveaux, refaisait, pour le Dépôt de la guerre, le même travail à l’échelle du 1/1,500,000e. Utilisant tous les documents et tous les renseignements qu’ils avaient pu se procurer, ces deux géographes français avaient livré les modèles de toutes les cartes générales qui ont été publiées pendant les trente-cinq années suivantes. Mais le nombre des itinéraires et des déterminations de positions s’est accru entre temps, et le 20 juin 1883, quand M. le vicomte de Foucauld commençait à Tanger son voyage d’exploration, les cartographes avaient à leur disposition 12208 kilomètres d’itinéraires jalonnés de bien rares déterminations de latitude et de déterminations de longitude plus rares encore ; on n’avait fait de géographie astronomique que sur une vingtaine de points dans l’intérieur de l’empire. Ajoutons qu’ici la France ne s’était laissé distancer par personne et que, des vingt et un auteurs d’itinéraires au Maroc, seize étaient des Français ; que, sur le nombre des kilomètres levés, 9232 l’avaient été tant par nos propres compatriotes que par deux étrangers patronnés et subventionnés par le gouvernement français (Badia y Leblich) ou par la Société de géographie de Paris (Mardochée).

En onze mois, du 20 juin au 23 mai 1884, un seul homme, M. le vicomte de Foucauld, a doublé pour le moins la longueur des itinéraires soigneusement levés au Maroc. Il a repris, en les perfectionnant, 689 kilomètres des travaux de ses devanciers, et il y a ajouté 2250 kilomètres nouveaux. Pour ce qui est de la géographie astronomique, il a déterminé quarante-cinq longitudes et quarante latitudes ; et, là où nous ne possédions que des altitudes se chiffrant par quelques dizaines, il nous en apporte trois mille. C’est vraiment, vous le comprenez, une ère nouvelle qui s’ouvre, grâce à M. de Foucauld, dans la connaissance géographique du Maroc, et on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de ces résultats si beaux et si utiles, ou du dévouement, du courage et de l’abnégation ascétique grâce auxquels ce jeune officier français les a obtenus.