Jetons un coup d’œil rapide sur ces résultats, en envisageant séparément les travaux de M. de Foucauld au nord de la chaîne de l’Atlas, puis ceux qu’il a faits dans l’Atlas même, et enfin ce qu’il ajoute à notre connaissance des contrées au sud de cette chaîne.
Partant de Tanger le 20 juin 1883, il fait d’abord une pointe, par Tétouân, au sud-ouest, jusqu’à Chichawân, où commence le territoire des Berbères indépendants du Rîf, populations guerrières dont les tendances fanatiques sont excitées, ici dans l’ouest du pays, par les chorfâ (pl. de cherîf) marocains. Il est là, déjà à 60 kilomètres de Tétouân, sur un terrain nouveau pour la géographie. Le projet de M. de Foucauld d’atteindre Fâs directement en partant de Chichawân, et en levant un itinéraire des plus précieux, échoue devant l’impossibilité même pour les indigènes musulmans de traverser les territoires de tribus pillardes indépendantes, les Ghezâwa, les Benî-Hamed et les Rehôma. Il revient à Tétouân et relie directement cette ville à El Qaçar El-Kebîr par un chemin nouveau, traversant un pays dont la population nomade, de race arabe, est assez dense.
De là à Fâs et à Sefero, il ne fait que compléter les observations topographiques de ses devanciers.
Il y a de cela quatre ans, un officier anglais, le capitaine Colville, accompagné de sa jeune et courageuse épouse, faisait le voyage de Fâs à Oudjeda et rapportait le premier itinéraire détaillé fait dans cette partie du Maroc qui touche à l’Algérie, car son prédécesseur, le célèbre Espagnol Badia y Leblich, s’était appliqué principalement aux déterminations astronomiques. A son tour, M. de Foucauld s’enfonce dans le dangereux pays à l’est de Fâs, et il trace jusqu’à Tâza deux itinéraires qui fixent pour la première fois la configuration du cours et du bassin de l’Ouâd Jennawen. Sans doute le voyageur voudra bien vous communiquer lui-même les observations qu’il a faites dans cette contrée, où les tribus arabes des Ghiâta et même des Hiyaïna ne laissent guère d’autre liberté au représentant du sultan, le gouverneur de Tâza, que celle de végéter prisonnier dans sa citadelle.
Mentionnons pour mémoire le trajet de Fâs à Meknâs (Méquinez), route tant de fois parcourue qu’à peine un explorateur aussi sérieux pouvait-il y compléter les notions acquises.
Mais à Meknâs précisément commence une des parties les plus nouvelles et les plus intéressantes du voyage de M. de Foucauld ; de là jusqu’à près de cinq degrés plus au sud, son itinéraire est à proprement parler celui d’un voyage de découverte dans la province de Tâdela (ici déjà l’expression administrative est illusoire), et plus au sud, dans le territoire parfaitement indépendant des Berbères. Pour rester fidèle à notre programme, nous considérerons maintenant le pays jusqu’à Qaçba Beni-Mellâl (aussi nommée Qaçba-Bel-Kouch), où commencent les premiers plis du soulèvement de l’Atlas. Il se présente d’abord avec une surface accidentée, puis il devient montagneux et ici les montagnes sont boisées. A 20 kilomètres de Boû-El-Dja’d, le voyageur entre dans la plaine pierreuse et aride de Tâdela, qui s’étend au sud, montrant des signes de fertilité quand on se rapproche de l’Ouâd Oumm Er-Rebîa’, sur lequel est bâtie la Qaçba de Tâdela, à l’intérieur des murs de laquelle le sultan est obéi par un qâïd si désœuvré, par suite de l’insoumission de ses prétendus administrés, qu’il passe ses journées à réciter son chapelet. Entre la Qaçba de Tâdela et la Qaçba Bel Koûch, ou Qaçba Benî Mellâl, bâtie au pied d’une première chaîne dépendant de l’Atlas, on passe dans un pays bien arrosé, couvert de cultures, de jardins et de villages. — Toute cette partie du voyage est entièrement nouvelle.
Beaucoup plus à l’est, au retour, en rentrant en Algérie, M. de Foucauld a relevé, entre Debdou et Oudjeda, une autre partie de la même zone naturelle.
Nous arrivons à l’Adrâr-n-Deren, à la chaîne du seul véritable grand Atlas, et à ses contreforts. Quiconque a jeté une fois seulement les yeux sur la carte d’Afrique a vu son attention éveillée par les forts coups d’estompe qui y accusent avec fermeté la chaîne de l’Atlas. Pour qui n’est pas bien au courant de l’histoire moderne de la géographie, la sûreté du dessin rassure l’esprit, et on se croit là en terrain à peu près sinon complètement connu. Il n’en est pourtant rien. De l’Iguîr Oufrâni, du cap Guîr de nos cartes, à la frontière de l’Algérie, le soulèvement du grand Atlas mesure, vous le savez, une longueur de 700 kilomètres. Eh bien, sur ce long développement de la chaîne, les itinéraires de tous les voyageurs européens n’avaient encore traversé et fixé que quatre cols, en comprenant le col qui touche au rivage de l’Océan : Tizînt El-Rioût, Tagherot, Onq El-Djemel et le col sur l’Iguîr Oufrâni (cap Guîr). Après René Caillié et Gérard Rohlfs, M. le vicomte de Foucauld, lui aussi, a passé par le Tizînt El-Rioût ; il est le premier explorateur qui ait franchi et mesuré le Tîzi-n-Guelâwi, à l’est-sud-est de Merâkech. Ses observations du baromètre nous apportent donc les altitudes de deux cols dans l’arête maîtresse de l’Atlas ; ces chiffres sont les premiers que nous possédions, ni Rohlfs ni Lenz, qui avaient pourtant des baromètres, n’ayant fait d’observations sur les points culminants de leurs deux itinéraires dans le Maroc. De plus, sur une longueur de 300 kilomètres au moins, les itinéraires de M. le vicomte de Foucauld passent à une distance de l’Atlas qui permettait de déterminer sur la carte la direction de la chaîne.
Mais à 50 kilomètres dans le nord, à 150 et à 200 kilomètres dans le sud, cette arête maîtresse est flanquée de chaînes parallèles dont le tracé sur la carte de M. de Foucauld est toute une révélation. Malgré le soin apporté par les géographes les plus habiles, aucun d’eux jusqu’ici n’avait trouvé dans les observations et les renseignements des voyageurs assez de données pour débrouiller ce qui était resté souvent un chaos, un enchevêtrement presque fantastique de sierras anastomosées. M. de Foucauld rectifie et simplifie tout cela d’après ce qu’il a vu et observé, et les géographes ne seront peut-être pas seuls à s’en réjouir, les géologues, eux aussi, en éprouveront de la satisfaction. Au nord de l’Atlas, court, nous le savons maintenant, une chaîne de 300 kilomètres, qui prend les noms de Djebel Aït Seri et de Djebel Benî Ouaghaïn ; au sud, c’est d’abord le petit Atlas, l’Anti-Atlas de la carte de Lenz, avec son prolongement oriental, le Djebel Sagherou, et enfin, encore plus au sud, le Djebel Bani, dont le rabbin Mardochée nous avait appris le nom, et que Lenz a coupé sans s’inquiéter de ce nom.
Votre rapporteur devine que vous voudriez bien entendre aujourd’hui autre chose que le résumé aride des découvertes purement géographiques de M. de Foucauld, que l’état des populations au sein desquelles il a voyagé vous intéresse aussi, car l’homme se préoccupe toujours d’abord de son semblable. Sur ce point, la moisson de M. de Foucauld est extrêmement riche ; mais mieux vaut lui laisser, à lui qui a vu, qui a senti, qui a souffert, l’honneur de satisfaire votre légitime curiosité. A lui donc, dans une autre séance, de vous peindre les mœurs et la politique des Imazîghen, de ces montagnards berbères de l’Atlas, avec lesquels jusqu’à ce jour personne n’a fait une connaissance aussi intime. Il vous montrera les Aït Atta d’Amelou, et tous les Imazîghen à l’est de Tîzi-n-Guelâwi, vivant dans des villages dont chacun est dominé par un château fort où les villageois emmagasinent leurs récoltes (cette coutume existe aussi dans le Djebel Nefousa, en Tripolitaine, où j’ai pu l’observer) ; il vous montrera au contraire les Imazîghen de la région entre Tizî-n-Guelâwi et l’Océan groupant leurs villages autour d’un centre fortifié qui reçoit les récoltes de tout un canton. Au point de vue de l’administration que se sont donnée ces tribus berbères indépendantes, il vous fera distinguer deux groupes de population : celles du nord, organisées en démocraties et ennemies de la centralisation, où chaque fraction de tribu obéit, et obéit exclusivement, à l’assemblée de ses notables ; celles du sud, qui ont adopté un régime mixte entre celui des communes et celui de la féodalité, et qui se sont donné des cheïkhs héréditaires, dont quelques-uns bravent le sultan et pourraient fort bien s’approprier la fière devise d’un haut baron français du temps passé :